Sam en ce matin d’août dort d’un sommeil agité. Le drap fripé, jeté négligemment sur un des rebords du lit, permet de la voir pour de vrai, sans défense, les cheveux en bataille, juste armée de dessous en coton plus que chastes. Ce matin encore, le même rêve singulier et avisé, celui qui la consume à chaque fois tout à fait, la malmène avec plaisir. Ses tempes laissent entrevoir deux perles de sueur et sa bouche qu’elle maîtrise à peine libère quelques plaintes étouffées.
Elle erre devant des dizaines de portes dans un manoir aux multiples étages. Chaque porte lui révèle un appartement, toujours le même. A l’intérieur règne une atmosphère bicolore sans doute produite par les couleurs détrempées. Des vieux tableaux représentant d’augustes personnages morts s’écaillent, posés sur une moquette originellement lie de vin. Les peintures se partagent les lieux avec une antique pendule scandant les secondes d’une minute interminable et semblant à chaque fois vouloir enfoncer un clou dans quelque cœur.
L’héroïne n’est pas seule dans son tourment, quatre ou cinq personnes qui lui sont chères l’accompagnent. Se tenant par la main en farandole, elles stipulent que jamais elles ne se lâcheront comme liées par un pacte. Et pourtant, tour à tour les tendres compagnons de Sam partent en exploration et se perdent. Elle reste soudain, seule lorsque la dernière paire de doigts lui échappe. La peur assaille le ventre et l’échine transpire pendant qu’elle déambule dans les larges couloirs bien éclairés. Elle ne voit pas ces insolites candélabres aux bougies inusables, mais elle entend avec effroi le douloureux écho de sa solitude. Qu’y a-t-il de pire que le silence lorsque que l’on sait qu’il est éternel ?
Quelle porte choisir, comment sortir ? Y’en aurait-il une, qui recèle ce quelque chose pour lequel elle est entrée ? Elle ne sait plus pourquoi elle est là, elle veut juste en sortir, même sans les autres. On est égoïste quand on a peur.
L’angoisse qui l’a faite sienne ne s’emploie pas seulement à lui mouiller le bas du dos et les paumes ou lui torturer le ventre. Elle devine comme une main glacée qui lui entoure dangereusement la gorge. Elle panique lorsqu’elle constate que l’étau invisible ne peut être retiré, il lui enserre désormais le cou menaçant de le broyer…
Elle se redresse, les battements du cœur saccadé et le souffle court. Elle a froid dedans malgré les 27° de la pièce et ne maîtrise pas la dizaine de frissons qui la violentent. Elle pense alors à Jules, il repose là, à ses côtés, du sommeil du juste, inconscient de ses angoisses. Comment peut-il être si proche d’elle et si peu réceptif ? C’est ainsi depuis quelques mois. Elle sent qu’il ne l’aime plus. Il a certains gestes qui ne trompent pas, Sam est une femme, elle s’attache à des détails. Sent-elle qu’elle est aussi responsable de la petite mort de son couple ? Aujourd’hui encore, elle n’ose pas poser ses doigts sur la chute des reins de son ami et remonter doucement. Elle ne veut pas lui faire sentir sa présence et son envie de chaleur, elle qui a si froid. La voilà qui s’échappe du lit, comme si elle voulait éviter de lui donner l’envie. Elle n’ose pas s’éterniser dans la cuisine. Toujours, elle y perçoit tinter le doux cliquetis des cuillères qui s’entrechoquaient et le filet de café qui s’échappait, les chuchotements suivis des rires étouffées qui emplissaient la pièce, elle sent encore les odeurs du café qui se mêle à la sienne légèrement musqué. Elle ne veut pas se souvenir de ses mains qui se perdaient sous la table et la faisaient tressaillir, ni de la douche tellement longue et tellement douce et de sa peau dangereusement salée. Elle préfère ne pas s’éterniser dans la cuisine. Elle prend une douche rapide et dérobe une pomme avant de s’engouffrer par la porte d’entrée, parce ce qu’elle l’entend se lever…
'Les êtres vont d'une comédie vers une autre. Entre-temps la pièce n'est pas montée, ils n'en discernent pas encore les contours, leur rôle propice, alors ils restent là, les bras ballants, devant l'événement, les instincts repliés comme un parapluie, branlochants d'incohérence, réduits à eux-mêmes, c'est-à-dire à rien. Vaches sans train.'
Celine - Voyage au bout de la nuit
