Pigments

dans ma cervelle se promène

Comédie - instantané

le 20/08/2008 à 14h33

Sam en ce matin d’août dort d’un sommeil agité. Le drap fripé, jeté négligemment sur un des rebords du lit, permet de la voir pour de vrai, sans défense, les cheveux en bataille, juste armée de dessous en coton plus que chastes. Ce matin encore, le même rêve singulier et avisé, celui qui la consume à chaque fois tout à fait, la malmène avec plaisir. Ses tempes laissent entrevoir deux perles de sueur et sa bouche qu’elle maîtrise à peine libère quelques plaintes étouffées.
Elle erre devant des dizaines de portes dans un manoir aux multiples étages. Chaque porte lui révèle un appartement, toujours le même. A l’intérieur règne une atmosphère bicolore sans doute produite par les couleurs détrempées. Des vieux tableaux représentant d’augustes personnages morts s’écaillent, posés sur une moquette originellement lie de vin. Les peintures se partagent les lieux avec une antique pendule scandant les secondes d’une minute interminable et semblant à chaque fois vouloir enfoncer un clou dans quelque cœur.
L’héroïne n’est pas seule dans son tourment, quatre ou cinq personnes qui lui sont chères l’accompagnent. Se tenant par la main en farandole, elles stipulent que jamais elles ne se lâcheront comme liées par un pacte. Et pourtant, tour à tour les tendres compagnons de Sam partent en exploration et se perdent. Elle reste soudain, seule lorsque la dernière paire de doigts lui échappe. La peur assaille le ventre et l’échine transpire pendant qu’elle déambule dans les larges couloirs bien éclairés. Elle ne voit pas ces insolites candélabres aux bougies inusables, mais elle entend avec effroi le douloureux écho de sa solitude. Qu’y a-t-il de pire que le silence lorsque que l’on sait qu’il est éternel ?
Quelle porte choisir, comment sortir ? Y’en aurait-il une, qui recèle ce quelque chose pour lequel elle est entrée ? Elle ne sait plus pourquoi elle est là, elle veut juste en sortir, même sans les autres. On est égoïste quand on a peur.
L’angoisse qui l’a faite sienne ne s’emploie pas seulement à lui mouiller le bas du dos et les paumes ou lui torturer le ventre. Elle devine comme une main glacée qui lui entoure dangereusement la gorge. Elle panique lorsqu’elle constate que l’étau invisible ne peut être retiré, il lui enserre désormais le cou menaçant de le broyer…

Elle se redresse, les battements du cœur saccadé et le souffle court. Elle a froid dedans malgré les 27° de la pièce et ne maîtrise pas la dizaine de frissons qui la violentent. Elle pense alors à Jules, il repose là, à ses côtés, du sommeil du juste, inconscient de ses angoisses. Comment peut-il être si proche d’elle et si peu réceptif ? C’est ainsi depuis quelques mois. Elle sent qu’il ne l’aime plus. Il a certains gestes qui ne trompent pas, Sam est une femme, elle s’attache à des détails. Sent-elle qu’elle est aussi responsable de la petite mort de son couple ? Aujourd’hui encore, elle n’ose pas poser ses doigts sur la chute des reins de son ami et remonter doucement. Elle ne veut pas lui faire sentir sa présence et son envie de chaleur, elle qui a si froid. La voilà qui s’échappe du lit, comme si elle voulait éviter de lui donner l’envie. Elle n’ose pas s’éterniser dans la cuisine. Toujours, elle y perçoit tinter le doux cliquetis des cuillères qui s’entrechoquaient et le filet de café qui s’échappait, les chuchotements suivis des rires étouffées qui emplissaient la pièce, elle sent encore les odeurs du café qui se mêle à la sienne légèrement musqué. Elle ne veut pas se souvenir de ses mains qui se perdaient sous la table et la faisaient tressaillir, ni de la douche tellement longue et tellement douce et de sa peau dangereusement salée. Elle préfère ne pas s’éterniser dans la cuisine. Elle prend une douche rapide et dérobe une pomme avant de s’engouffrer par la porte d’entrée, parce ce qu’elle l’entend se lever…






'Les êtres vont d'une comédie vers une autre. Entre-temps la pièce n'est pas montée, ils n'en discernent pas encore les contours, leur rôle propice, alors ils restent là, les bras ballants, devant l'événement, les instincts repliés comme un parapluie, branlochants d'incohérence, réduits à eux-mêmes, c'est-à-dire à rien. Vaches sans train.'


Celine - Voyage au bout de la nuit




hum explicite pour un titre

le 21/07/2008 à 18h56
Quelques nouvelles : en vacances, il fait beau et chaud. Je ne fais rien et j’aime ça. Connexions illicites et souvent improbables… mais toujours un vieux crayon à portée de main. ;)

A bientôt,

mspst

 

 

***

 

« Voilà le deal.

-         Je vois.

-         Tu n’es pas obligé de l’accepter mais si tu insistes pour y aller, c’est ce par quoi tu devras passer.

-         J’ai bien compris. J’accepte.

-         Tu as du courage. C’est bien. Ferme les yeux et compte à rebours à partir de dix. »

 

Jules est un jeune adulte de vingt-sept ans. Il est charmant, agréable à vivre et plutôt bien mis. Les filles et les femmes l’ont toujours beaucoup apprécié et il sait le leur rendre. Il ne rentre jamais seul chez lui et ce depuis dix ans, date à laquelle il a décidé de prendre un appartement. Le premier soir d’autonomie, hors du nid maternel a été terrible, seul avec le chat, il a fixé le réveil à quartz toute la nuit. Une bonne quinzaine de fois, il a lutté contre l’envie de prendre son sac pour rejoindre sa chambre d’adolescent à vingt-cinq kilomètres de là. Sa mère l’aurait accueilli une larme naissante au coin de l’œil mais son père, lui, aurait ironisé et ce dans le meilleur des cas. C’est pour s’épargner le tête-à-tête humiliant qu’il a tenu bon. Le lendemain, le jeune homme a trouvé un bon compromis, il a simplement pris son déjeuner chez sa maman puis il a ramené une copine : elle a ouvert le bal.

Non, Jules n’est pas un homme à femmes et se défend de l’être ; c’est un gourmet. Il aime simplement les débusquer, les effeuiller, puis les déguster, un peu comme avec Les Célébrations sauf que  parfois, il tombe sur le bon vieux MilkyWay – juste infect et laiteux - et meurt d’envie de le jeter. Ce qu’il fait sans trop d’embarras. Au milieu des femmes d’un soir il y a eu aussi Tania, Sarah et Barbara, avec qui il a fait un bout de chemin, l’une chassant l’autre. Puis un jour, il y a six ans est arrivée Sam, juste indescriptible, suffisamment spontanée et naturelle pour donner au jeune séducteur l’envie de s’engager et de promettre.

Très vite, le tourbillon l'emporte, il le laisse faire juste ému : devenir père rapidement, rire et pleurer parfois, s’essouffler un peu, se lasser soudain, s’enfuir vite, soupeser une fois une seule et regretter éternellement. Puis, le typhon devient siphon de lavabo. Le mouvement est aussi circulaire mais la métaphore est moins glamour, sa vie nauséabonde tourne et lui donne la nausée. Le regret, ce truc collant et misérable qui s’accroche, avec les années occupe une place importante, il s’étire même parfois mais Jules sait contrecarrer les souvenirs qui le blessent, il les camoufle derrière un boulot envahissant, une joie de vivre trompeuse, un sourire communicatif et des femmes toujours plus nombreuses qui partagent son lit. Mais il n’est pas rempli lui. Désormais sa vie et son cœur refusent d’être morcelés, ils sont d’un tenant, solidement enchaînés par ses soins et il est le seul à en détenir les clefs.

Beaucoup se seraient contentés de cette vie finalement.  Des regrets qui n’en dissimule pas ? Nombreux sont ceux qui clament haut et fort leur ni remords, ni regrets, telle une devise : ils mentent. Jules le croit, un jour il s’emploie à faire table rase et à changer l’ordre des choses parce qu’il n’est pas de ce bois-là. En effet, il n’est plus de ceux qui taisent et laissent le temps s’écouler comme le sable entre les doigts. Il vire les blondes, les rousses et les brunes qui constellent son quotidien, il travaille moins et met entre parenthèses ses priorités futiles et anciennes. Il rétablit le contact avec son père et s’en félicite ; il s’enivre du regard caressant de sa mère qui aime sa maturité et son nouvel entrain pour être bien. Revigoré, le voilà qu’il met tout en œuvre pour partager à nouveau les jeunes années de son fils et passer des après-midi entiers à jouer au ballon, à se laisser envahir par les rires de pleine gorge, à boire de la grenadine à l’eau pour avoir droit lui aussi à une moustache. Mais surtout c’est la paix avec Sam, celle qui aurait pu être Celle, celle qui aurait dû l’être, il ose enfin la prendre dans ses bras pour la remercier et s’excuser  tout bas. Il accepte ses sentiments et ses sensations et s’ouvre un peu plus ne laissant pas la jeune femme indifférente.

 

Trois mois tout ronds pour reprendre sa vie en main, pour lui infliger sans lui demander son avis le quart de tour nécessaire qui donne du sens. Seulement quatre-vingt-dix jours pour mettre ses tripes à l’air, pour concrétiser des projets et réussir. Une poignée d’heures en fait pour retrouver le goût de vivre, pour ouvrir le domaine du possible. Quelques minutes pour en profiter pleinement, pour sentir combien c’est bon de tenir entre ses mains tout ce qui fait qu’on est bien, comprendre que la plénitude n’est pas le but à atteindre mais le chemin emprunté…

 

Une seconde au final pour voir tout partir en fumée. Elle est là la grande misère de la vie. La félicité fait place à la mort injuste, injustifiée, injustifiable. Jules meurt, fauché par une voiture en allant chercher du pain. Banalité stupide et pathétique.

 

***

 

« Quel est le deal ?

-         Tu choisis d’oublier le moment de ta mort et tu acceptes de vivre dans l’angoisse de celle-ci. Les derniers jours la précédant, tu mettras tout en œuvre pour saisir tout ce qui t’a toujours échappé. Tu reviendras à l’essentiel et tu deviendras clairvoyant.

-         Pourquoi la date est-elle si floue. Elle change tout le temps ?

-         Est-ce important ? 

-         Le jeu est un peu cruel, non ?

-         Juste ironique. »

 

 
Bah écoute ça, tu pourras lire après…

 

***

 

Un fauteuil en cuir brun et ancien, trône au tiers de la pièce. Il craquelle aux accoudoirs, montrant ainsi qu’on se soucie peu de sa santé et qu’on le malmène parce qu’on l’aime. Il pourrait raconter une multitude de choses, il a été, est et sera le témoin privilégié de la vie de Sam. Jamais elle ne s’en séparera, elle l’aime trop. Il sait tout, le premier câlin avec Jules et les suivants, la mort de Nino et le chagrin, la lecture passionnée et passionnante de ‘La Dame aux camélias’ ou de ‘Belle du Seigneur’ les jambes sur le dossier et la tête en bas, les capiteux parfums des verres de vin dégustés entre ses bras...

La porte du salon s’ouvre lentement, elle entre, une coupe entre les mains. Elle s’avance près de la porte fenêtre et pour lutter contre les assauts du soleil encore bien présents, elle met les volets en espagnolette, puis s’installe sur le fauteuil. Le contact l’apaise, elle se recroqueville un instant et hume l’odeur qu’elle aime tant. La journée a été longue, elle pensait ne jamais la voir s’achever. Elle fixe avec intensité le verre de vin qu’elle a posé sur la table basse et décide de s’en saisir. Sitôt, elle s’amuse à faire tourner le liquide dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. L’instant d’après, ses lèvres se déposent sur le rebord, les dents suivies de la langue goûtent et donnent l’autorisation : le liquide visite la bouche, réchauffe la gorge, puis illumine le cœur, un peu.

Un instant de plaisir intime et fugace qui lui appartient depuis qu’il réside en un coin de sa tête. Elle se souvient toujours rituellement des mots de Beaumarchais qui pensait que ce qui nous distinguait des bêtes était de boire sans soif et de faire l’amour ; elle sourit en sirotant. Sauf que le plaisir passé est bien trop bref, des frissons l’envahissent à nouveau mais ceux-là la répugnent. L’alcool ne suffit pas, sa chaleur est éphémère lorsqu’il fait froid dedans. La jeune femme étend le bras et saisit sa petite couverture en polair, la même qui la réchauffe devant la télévision en hiver, elle s’en enveloppe intégralement et ferme les yeux. Marc ne viendra pas ce soir, elle a prétexté un dîner pour la deuxième fois cette semaine. Il n’a rien dit, il a juste sourcillé sans l’interroger, il sait que quelque chose coince mais il accepte qu’elle fasse le vide. Elle sait qu’il l’aime toute entière et qu’il lutte pour ne pas l’entourer de ses bras, ses yeux ne mentent pas ; elle se fera pardonner mais plus tard quand l’étreinte de son ami n’aura plus l’air d’étau.

Des frissons et la peur d’avoir malencontreusement égaré sa colère… Plus qu’un péché, une alliée qui donne souvent l’énergie nécessaire pour combattre et enrayer la tristesse. Sam dissimule ses maux et tient les gens à distance. Jusqu’à quand ? La douleur lamine son cœur, menaçant son précieux camouflage. Qu’y a-t-il après la colère ? L’apaisement ou la déraison ? Un constat qui lui glace le bas des reins, tant et si bien qu’elle décide de s’en aller se servir une autre coupe.

Au tiers de la pièce, le fier fauteuil en cuir accuse le coup, il pense craqueler davantage ce soir : l’eau salée érode ses accoudoirs.

 

aimer ou désir d'être aimé

le 17/05/2008 à 17h02

Tandis que Samuel l’observe à la dérobée, un divertissement qu’il pratique souvent ; les yeux bruns et perçants de Léa s’éternisent comme tous les samedis soirs sur la lithographie du salon. Bientôt s’ensuivra la rituelle discussion sur la signification de l’œuvre et sur les peintres aimés, et ce autour d’une coupe. Le vin remplira son office, il sera le prétexte au partage et à l’échange amical. Samuel s’attarde avec bienveillance sur l’encolure de la jeune femme qui révèle élégamment la naissance de ses seins, puis embrasse de loin –évidemment- sa chute de reins interminable en soupirant sans bruit. Elle décide alors de s’asseoir confortablement sur le canapé, la main droite savamment posée sur la tempe. Elle le contemple mais ne dit mot.
Tout œil aiguisé saisirait en cet instant que les regards se mentent préférant refuser de s’enlacer. Lui, reprend sa lecture ou du moins se plait à le faire croire, en fait il voit ce qui est et envisage ce qui pourrait être. Un sourire demande à éclore au bord de ses lèvres, il le refreine dans un souffle, maîtrisant ses gestes et ses sensations. Il aimerait bien changer mais il ne prend pas le risque ; il laisse toutefois le sourire déborder à l’intérieur. Elle aussi est pensive, elle l’effeuille avec les yeux, elle le sait bien mis et rêve de la chaleur de ses bras. Comme elle frissonne un peu, elle se lève brusquement pour rompre le charme, et ramène, quelques secondes plus tard, les deux verres contenant le précieux liquide. Les prunelles brillantes, elle offre à son ami un irrésistible sourire et un à la tienne doux, chaud et sonore. Elle se dit qu’aujourd’hui, elle pourrait bien le surprendre, si seulement elle osait. Au lieu de cela, elle se contente de tremper délicatement ses lèvres brûlantes dans le vin, en soupirant, sans bruit.

Ils se souviennent de concert de leur première rencontre ; c’était un jour de mai, il y a tout juste deux ans. Il l’avait repoussée parce qu’elle était un peu ivre et trop entreprenante. Elle lui plut dans l’instant pourtant, mais les femmes peu farouches qui s’offraient le répugnaient : il l’avait testé. Ce soir-là, il ne voulut pas d’elle. Déçue, blessée aussi, elle se détourna pour tomber dans les filets de Yann, son ami, le dernier des connards avec elle ; ils eurent une aventure fugitive. Le venin de la jalousie s’insinua très vite en Samuel, une sensation extrême qu’il détestât ; à chaque minute, il mourrait d’envie de frapper son presque frère, car il se moquait d’elle et la trompait à chaque occasion.
Ils vécurent pourtant tous les trois quelques mois dans l’appartement, Samuel couvrant maladroitement les frasques de son ami à quelqu’un qui n’était pas dupe et qui s’installait dans ses meubles comme dans son cœur. Un matin enfin, Yann fit son sac, il embrassa fraternellement son ami, lui révélant qu’il savait, qu’il regrettait et qu’elle ne comptait pas pour lui : désormais, il lui laissait le champ libre. Il laissa choir Léa aussi élégamment qu’il l’avait aimée prétextant un manque de feeling et partit s’installer chez Camille la petite blonde du troisième. Samuel n’en demandait pas tant.
Léa aurait pu partir mais elle resta. Elle eut d’abord la mine défaite, le cœur en lambeaux et une sensation de vide immense. Les ruptures, elle en avait connu des tas et elle les subissait toujours. Yann s’était servi d’elle mais son récent ami était là et ça lui suffisait. Elle se reprit à rire, à plaisanter partageant avec son hôte une énigmatique amitié. Que pouvait-il naître de cela puisqu’ il n’osait pas et qu’elle n’osait plus ? Ils partageaient quelques sorties, des amis, des soirées du samedi suivies de nuits à discuter en sirotant un verre de rouge : bref tout ce qu’ils s’étaient interdits avant. Les liens existaient, se renforçaient mais tout contact était banni. L’envie était là, bien prégnante, mais la peur de se retrouver encore une fois sans rien et plus vide encore surpassait tout, même les sentiments.

Ce soir, alors que toute possibilité semble défunte, pour s’extraire du canapé, elle effleure de sa main le torse de son ami juste à l’embrasure de sa chemise, peut-être un acte manqué pour sentir son cœur battre pour de vrai, sûrement. Le temps se suspend quelques interminables secondes, la couleur pourpre vient respectivement se loger sur leurs joues. Le cœur bondissant, il décide de prendre son geste pour une invitation. Il se hasarde sur le visage qui n’est étrangement plus familier et lui invente une dimension nouvelle, une existence qu’elle s’empresse de créer à son tour : un amour des plus tendres s’imprime dans les caresses. Dès lors, s’échangent les baisers furtifs, ceux qui rassurent en prenant la température ; ils se posent ingénument au bord des lèvres ou dans le cou et s’approprient avec bonheur les odeurs. Les mêmes baisers s’intensifient et s’enhardissent, ils s’insinuent doucement puis plus vite. Maintenant que les cœurs s’emballent, les mains fiévreuses explorent et épousent les contours, elles s’installent caressantes au creux de la nuque ou le long du dos. Les corps s’enlacent et se lovent au creux du vieux canapé ; les respirations se veulent saccadées indiquant l’instant magique précédant la perte de contrôle. Une armée de doigts aventureux part à l’assaut des vêtements, mais une main sortie de nulle part brise le tableau, elle repousse faiblement l’un des corps et stoppe les élans. Un non étouffé s’échappe alors d’une bouche. Lui, interdit et plein de questions, les cheveux en bataille, se met à genoux et la dévisage, il sait qu’un court instant il a perdu son regard. Elle, désorientée lui murmure dans un souffle qu’elle s’est trompée, qu’elle s’excuse. Elle ne ressent rien, juste le besoin de foutre le camp très vite pour laisser libre cours à sa panique. Les deux jeunes gens misérables et meurtris se réajustent dans l’urgence. Ils s’efforcent de récupérer un peu de consistance, mais aucun ne parlent. Les regards se mentent à nouveau refusant de s’épouser, se fuyant tout à fait. L’atmosphère est pesante, les émotions se livrent bataille à l’intérieur. Samuel se maudit d’avoir cru comprendre les signes, ravale son envie et sa frustration alors qu’une infime partie de lui le fait douter. Et s’il n’avait pas fait ce qu’il fallait ? Léa sent dans ses entrailles un phénomène singulier, des cailloux s’effritent pour devenir sable et le désert s’installe. Il la désire, mais il ne l’aime pas.
Les deux ont froid, si froid soudain qu’ils prient pour que quelque chose change, que le temps devienne élastique, que l’on soit avant ou plus tard mais pas maintenant, et pas là.

Et pourtant le lien doux et infini que certains se plaisent de nommer amour, il existe. Alors pourquoi ? Pourquoi la mise en œuvre s’il y a l’hésitation ? Pourquoi se dérober si ce qui va est à portée de main ? Pourquoi esquisser un pas si c’est pour reculer ? Pourquoi la peur domine-t-elle le monde ? Pourquoi personne ne rassure l’autre ?
Celui qui ose est celui qui doute le moins, il ne s’engagerait pas dans une cause perdue d’avance. La lâcheté sous-tend juste la peur d’être heureux et le besoin quasi systématique de briser le possible en un claquement de doigt. Léa relègue les soubresauts de son ventre au dernier plan, elle vit une histoire sans issue. Sa clairvoyance, si elle en est une, apparaît sans crier gare, au moment le moins opportun, et ravage tout. Ses incertitudes naissent d’un rien, elles s’en nourrissent jusqu’à prendre toute la place. Samuel a commis un acte infime pour certains infâme : l’espace d’un instant, il perdu son regard.

Si nous sommes incapables d'aimer,
c'est peut-être parce que nous désirons être aimés,
c'est-à-dire que nous voulons quelque chose de l'autre,
au lieu de venir à lui sans revendication et ne vouloir que sa simple présence.

KUNDERA - L’INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ DE L’ÊTRE





   La lune pleine et ronde lutte contre deux volets en espagnolette pour offrir une lumière kaléidoscopique à la chambre à coucher du numéro 23. A défaut d’une nuit à la belle étoile, Sam, les yeux rivés au plafond et le souffle court, s’offre la liberté de rêver. A côté d’elle, un corps d’homme inerte se fond dans les épaisseurs de tissu, silencieux. Elle savoure cet instant de quiétude puis s’étonne. Quand a-t-elle baissé sa garde ? Pourrait-il être celui qui s’insinue pour régner? Sur sa peau, elle sent encore la douceur cuisante de son amant. Tour à tour, elle repense à cette interminable nuit. Elle ne devait pourtant pas se trouver là et encore moins avec lui.

   Les cheveux en bataille et le cœur dilaté, Yann adapte sa respiration aux battements cardiaques de sa compagne de nuit. Là, tout près d’elle, il capte avec délice son odeur capiteuse, se régalant de sa présence. Il ne veut sous  aucun prétexte briser le charme, il a trop à perdre depuis que de son ventre s’échappe une myriade de papillons.

   Sam l’a poursuivi de ses assiduités de longues semaines, sans sembler éveiller chez lui un quelconque intérêt. D’abord amusée, elle a persisté par jeu, mais très vite, il est devenu une cible à atteindre presque un trophée. La jeune femme se passe la main dans les cheveux, elle s’interroge sur son corps qui, il y a quelques minutes encore épousait celui de son nouvel amant, sur la désarmante familiarité de ses gestes, sur la hardiesse instantanée de ses doigts, sur la gourmandise déroutante de ses lèvres, sur le temps qui a choisi de s’évaporer et sur le contrôle qui lui a échappé.  

   Quelle soirée il vient de vivre, un moment comme il les aime, imprévu et mouvementé. Elle ne l’avait pas vu venir, il s’en félicita : il avait ménagé l’effet de surprise la prenant au dépourvu. Il l’avait laissé mener la danse sachant pertinemment où elle voulait en venir, il s’était laissé courtisé, docile et consentant. Puis au moment où elle sembla l’emporter, il l’avait repoussé juste un peu et avait rétorqué en s’approchant d’elle et la déshabillant du regard qu’elle valait bien mieux qu’un instant volé.

   Lorsqu’il avait commencé à jouer avec ses doigts en longeant les quais, elle s’était liquéfiée, son assurance déjà bien émoussée. La stupide attraction physique devenait déstabilisante, ressemblant  à s’y méprendre à de la tendresse. Yann savait, il vit la brèche ; acculée au bastingage du vieux bateau sur lequel ils avaient élu domicile, elle était à sa merci. Il avait alors, plongé à nouveau son regard pénétrant dans le sien, explorant son âme, puis l’avait embrassée avec une infinie douceur. Le baiser tardant à finir, elle s’était laissée submergée, conquise tout à fait. Il avait gagné.

   Elle s’était rendue, il l’avait invitée chez lui, se refusant de l’aimer dans une ruelle sombre, un ascenseur ou un hôtel miteux. Il se souvenait avoir découvert son corps lentement avec religion, ne laissant rien d’inexploré mais mieux encore il l’avait devinée.

 

 

Un beau tableau en fait, une jeune femme révélée et un homme conquis mais une question m’interpelle : Pourquoi le bras de Yann enserre-t-il négligemment le ventre de son amante ? Se pourrait-elle qu’elle s’échappe ? Se pourrait-il qu’il hésite à lui faire confiance ? Parce que qui n’a jamais eu cette soudaine envie de déguerpir au petit matin… ?

 

 

 

 

 

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