A l’angle de la rue Carnot et de la rue des Maquisards se trouve une étroite ruelle. Le fait est très étonnant : je n’en ai jamais vu une surgir comme ça, dans l’angle. Je l’emprunte. A son autre extrémité se tient une porte, je la devine en bois sous les épaisses couches de peinture en bombe. Ma séquence de vie était jusqu’alors filmée en panoramique, mais mes pas m’ont amenée là.
Suivant d’un œil intéressé les graffitis, je fuyais l’odeur incrustante du kebab, le bruit assourdissant du trafic et la populace étouffante. Gros plan sur la porte, je ne vois que Bogart et Bogart c’est Casablanca.
- N'oubliez pas que j'ai mon revolver pointé en plein sur votre cœur.
- Justement, c'est là que je suis le moins vulnérable.
J’adore. Tiens, je sens les signes de quelque profondeur.
La main posée sur la porte, je prends une grande inspiration. Je l’ouvre, elle grince un peu. Je pénètre alors, à l’intérieur d’un long couloir obscur. Je pourrais rebrousser chemin mais un son envoûtant s’est déjà fait connaître. L’entreprise, bien qu’excitante m’impressionne un peu. Je suis plutôt quelqu’un de rêveur et j’ai une fâcheuse tendance à hyperboliser les événements et les situations. En fait, la peur me tenaille tout à fait. J’imagine les respirations haletantes et les corps moites prêts à se jeter sur moi. Les murs suintent un léger filet d’eau, le vent s’engouffre, je frissonne. La sensation n’est pas désagréable.
A tâtons, je cherche une ouverture qui se fait attendre et désirer. Le petit air m’aimante et dirige toujours mes pas. Ma main rencontre une cavité qui s’élargit. Se dresse maintenant, une porte de forme arrondie. Elle est massive et en bois avec des clous. La pousser n’est pas une mince affaire. Après quelques essais infructueux quand même, je m’engouffre. Je descends la dizaine de marches en pierre et j’atterris dans un lieu enfumé et accueillant.
La musique me berce, alors je prends place dans un vieux fauteuil en cuir. Le porte-cigarette entre les lèvres, j’aspire une revigorante bouffée. Dans mon bar clandestin, je suis bien. Je lève le bras pour commander un scotch en attendant un homme dangereux.
Alors que le son doux, grave et masculin m’enveloppe. J’analyse, à mon échelle, le morceau, puis le bras qui le crée. Un homme, les yeux fermés caresse son instrument à vent cuivré. Il joue très vite déployant beaucoup d’énergie. Je suis le mouvement aérien de ses doigts. Son agilité me stupéfait. La musique le détermine. Elle l’invente et le définit. Je sens et j’envie sa liberté.
Une odeur acre m’arrive alors aux narines, j’en conclus qu’ici on vit, on ressent, on existe. Dieu que j’aime mes rêves, ils se jouent de l’espace temps et font fi de toute vraisemblance. Ils n’obéissent qu’à une chose, leur envie du moment.
Ben quoi, z'avez l'habitude.
- Dites-moi tout.
- Je pourrais vous parler d’elle. Je vous la ferais jauger, apprécier. Vous l’adoreriez, vous la détesteriez si je le voulais. Je pourrais commencer par vous décrire notre quotidien, je ne lésinerais pas sur les détails : d’abord du rose, du joli, du collant, du gentil, du mignon, du léger. J’imagine même que vous me jalouseriez, un peu. Alors, j’oserais le sordide et là, vous auriez peur. Vous déstabiliser me plairait. Sachez que je peux tout.
- Je ne comprends pas. Expliquez-moi.
- Saviez-vous que lorsque je parle ou bien j’écris, je peux endosser n’importe quel manteau ? Tour à tour, je puis être votre confident, votre ami, celui qui partage vos souffrances, celui qui vous comprend. Vous faire rire et vous en donner mal ventre, vous réjouir, vous surprendre, serait aisé. Voyez, je puis tout.
- Vous n’oseriez pas. Vous ne pourriez pas. Pas vous.
- Laissez-moi me justifier. Je n’agis pas seul. Le verbe est à mon service. Je le respecte et il me le rend bien. Il ne me demande aucun compte. J’aime la liberté qu’il m’offre.
- Je ne peux pas m’être laissé duper.
- Et si je vous avouais que j’étais quelqu’un de malsain et de mal attentionné. Y avez-vous ne serait-ce que pensé ? Si je vous confiais que là, à l’instant dans ma propre salle de bain, baigne un corps ensanglanté, me croiriez-vous ?
- Un autre, alors ? Vous me faites peur.
- Je le présageais. Un autre ? Apaisez-vous, je plaisantais. Et dire qu’il y a encore quelques minutes, vous me respectiez encore. J’ai bien entamé votre foi, je le sais, je le sens, je le vois. Vous blêmissez, mon ami. J’admets que vous me décevez un peu, je ne soupçonnais pas avoir cette influence sur vous. Pas si tôt du moins. Nous nous connaissons si peu. Enfin, vous. Ne l’avez-vous point perçu ? Non ? J’en viens donc à conclure que je suis bon.
-…
- Je vous ai fait suffisamment patienter. Et puisque vous insistez, je vais vous parler de cette fameuse photographie. Donnez-là moi. L’angle est décidément parfait et la lumière… Ah la lumière. Mais vous, éclairez-moi ?
- Je… je ne sais. Vous m’étonnez. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait de votre art. Imiter aussi bien la perfection, cela ne m’a même pas étonné.
- Je vous ai travaillé pour cela.
- Si vous aviez été un autre je crois que j’aurais contacté la police. Sans chercher plus loin. Mais vous, maître … pas un seul instant je n’ai douté que ce soit une de vos pièces. Pourtant, votre discours maintenant m’inquiète, je m’interroge. Je doute, j’entrevois la vérité. Elle m’effraie.
- Je le présageais.
- Assurez-moi qu’il s’agit de cire et de bois, non de sang et de chair. Je vous en prie.
- Posez-moi la vraie question, celle qui vous tourmente.
- Vous êtes fort. Et moi j’ai honte.
- Vous être faible, je l’avais décelé.
- Avez-vous œuvré pour que je découvre l’image ? Vouliez-vous me tester ?
- Vous me plaisez. Demandez-moi si je l’aimais, cela vous rassérènerez. Si c’était le cas, je ne vous tuerais pas et vous seriez sauvé.
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