Assise, le regard errant, Alice attend son amie Marie. Le mercredi a été décrété jour de confidences, de potins, de coups de gueule, et de grands débats. Les 15-17h se sont sacralisés au café Les Marronniers sur la banquette rouge. Les deux amies s’assoient toujours là, parce qu’ainsi elles ont une vision panoramique du bar. D’ici, elles peuvent dominer et être enveloppées, à la fois. Elles commandent alors un lait fraise, cela, depuis plus de 15ans. Le réflexe reste motivé par le goût ; en effet, ces situations qui leur rappellent leur adolescence sont agréables. Nombreuse sont les jeunes filles qui aspirent à la maturité : on peut les comprendre. Inversement, les jeunes trentenaires sont nostalgiques de leur adolescence : on saisit moins car l’adolescence n’est jamais une partie de plaisir. Alice et Marie n’échappent pas à la règle et le mercredi, elles s’oxygènent … avec un lait fraise.
Cette semaine, Alice attend son amie, elle semble soucieuse. Elles se disent tout, ou presque. Souvent, elles n’ont pas besoin de se parler, la compréhension est comme tacite et tout passe par le regard. Si l’une souffre, l’autre compatit ; si la première est amoureuse, la seconde rayonne, par réflection.
La complicité qui les unit fut immédiate, au premier contact. Elles ont alors su que c’était ainsi, que c’était pour la vie. Alice débarquait fraîchement de sa Bretagne natale, quant à Marie, elle était implantée ici, depuis cinq générations. Alice a perçu la vraie Marie, elle ne s’est pas arrêtée à l’attitude provocante et au tee-shirt Iron Maiden. En parallèle, Marie a décelé quelqu’un de bon derrière les socquettes en maille et les cheveux tirés. Elles avaient à peine 15 ans lorsqu’ Alice s’est assise à côté de Marie, depuis, elles ne se sont plus quittées. Alice devint inconditionnelle et aima son amie avec dévotion. Alors que Marie, bien que se sentant plus légère, se jura de lui faire adopter une nouvelle garde-robe : il y a des points sur lesquels elle ne pouvait transiger. Bref, la mayonnaise prit. L’une enviait l’audace, le franc parler et la liberté de l’autre tandis que la dernière aimait la douceur, le positivisme et la finesse de la première. Les deux jeunes filles appréciaient l’antithèse. Elle ne s’est que peu amoindrie avec le temps : Marie a adopté le vieux jeans usé et cultive toujours son côté revendicateur quant à Alice, elle demeure toujours celle qui aime et qui tempère.
Marie arrive enfin, le sourire aux lèvres et le nez qui se retrousse. Tout de suite, elle remarque que quelque chose diffère. Son amie, toujours tirée à quatre épingles ; à son grand dam ; affiche aujourd’hui une certaine négligence : le sac à main jure avec les escarpins. Encore Tom, pense-t-elle, qu’a-t-il pu encore faire ? Elle envisage de quelle manière atroce elle pourrait l’écharper… Elle retrouve une contenance et embrasse son amie avec effusion.
Marie : Salut, ma belle, ça roule ?
Alice : Ça va
M : Comment ça, « Ça va », tu me prends pour une truffe ? Tu as vu ta tête ? Raconte !
Alice sourit devant la verdeur langagière. Marie est toujours sans détour, Alice l’aime pour ça aussi.
M : Jérémy ! Hep !
J : Oui les filles, deux laits fraise. C’est parti.
Marie jauge le jeune serveur, cela n’échappe pas à son amie. Elles gloussent un peu, puis Marie s’avance sur la table et fronce les sourcils.
M : Raconte-moi tout.
A : …
M : Encore ce boulet de Tom…
A : …
M : Laisse-moi deviner. Encore un pseudo-suicide au martini-gin !
A : …
M : Le kidnapping de son chat ? L’ablation d’un de ses membres ? Une dépression post kidnapping-ablation-suicide ? ….
A : …
M : Non ? Tu es partie !
A : Si tu pouvais cesser un instant d’être sarcastique.
M : Ok, pardon…mais tu ne m’empêcheras pas de penser que ce type est toxique. Tu as bien fait.
A : Je dois aimer les parasites…
M : Tu l’aimes, tu l’aimes… Si l’amour permettait l’évaporation des maladies neuro-psy, ça se saurait !
A : Tu recommences…
M : Je sais… Mais quand je te vois là, avec ce sac et tes pompes…
Alice se jauge, puis éclate de rire. La joie est communicative.
M : Allez, raconte.
A : Tom et moi, c’est terminé. Je suis partie depuis quelques jours. Mais depuis deux soirs, je reçois des coups de fil. Le téléphone sonne, trois fois, puis s’arrête. Puis il sonne à nouveau, je décroche et là personne ne répond. Mais, je sens que c’est Tom.
M : Bon sang, tu me fous les jetons. Mais comment sais-tu que c’est lui ? Attends, et si c’était un pervers ? Ou quelqu’un qui veut vérifier que tu es chez toi… ? Cette histoire ne m’inspire rien de bon, tu devrais…
A : Délicieux délire interprétatif de l’écrivain.
M : Ok, je te l’accorde. Et tu as fait le 3131.
Alice acquiesce.
M : Normal. Cet imbécile recourt au harcèlement nocturne et il n’est même pas fichu de masquer son numéro.
A : Qui te dis qu’il voulait que cela soit ainsi ?
M : Parce que c’est un crétin !
Alice ignore les propos de son amie. Elle prend une gorgée de lait fraise et elle raconte.
A : Tom a toujours été un grand romantique…
M : Pfff, qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !
A : Il appelle à minuit, tous les jours. Minuit, c’est l’Heure, lorsque hier fait place à aujourd’hui. Tu devrais connaître ça, toi : la symbolique.
M : … pardonne-moi mais je te sens dangereusement osciller en direction de la grande époque. Tu te souviens, celle de la béatification. Oui, il n’y a pas si longtemps, quand tu lui servais de mère et de bonne à défaut d’amante épanouie.
A : D’où te viens ce plaisir déplacé de toujours noircir le tableau quand il s’agit de Tom. Pourquoi es-tu toujours aussi cynique ?
M : C’est toi qui devrais l’être un peu plus. Te voir ainsi, toi, si brillante sous son joug, ça me fout la gerbe.
A : Tu confonds joug et admiration. Je l’aime Lui, j’aime sa différence, son talent.
M : Mais Alice, réveille-toi, c’est un parasite ! Il vit à tes crochets depuis des années !
A : C’est un créatif. Je pensais que tu pourrais comprendre…
M : Ses cailloux, c’est de la merde ! D’ailleurs personne ne s’y trompe, puisqu’il ne vend pas une sculpture. Alice, l’esprit créatif c’est toi…
A : Tu n’as jamais aimé Tom.
M : Je me fous de Tom. D’ailleurs, il n’a jamais voulu que je l’accepte. Dix ans que tu le fréquentes et qu’il balance à qui veut bien l’entendre qu’il est l’Artiste. Désolée, mais j’ai du mal à l’aimer, je le trouve déloyal.
A : Ce n’est pas des remontrances que j’attends.
M : Si tu voulais que je sois sympa, il ne fallait pas me dire que ton détraqué d’ex t’appelait, il fallait me dire que tu t’étais tapée Yves, Mathieu ou Bastien parce que tu t’étais cuitée au rhum-orange samedi soir.
A : Tu exagère toujours.
M : Je sais.
A : Ça ne m’aide pas.
M : Je sais…
Un lourd silence s’installe. Les deux amies ont parfois des divergences d’opinion. Là, à ce moment précis, le lait fraise est important. Il rafraîchit les esprits.
Marie est encore allée trop loin. Elle sait que l’amitié ne lui donne pas tous les droits. Et elle s’en veut parce que finalement, elle se trouve presque aussi tyrannique que Tom.
M : Dis… ?
A : Oui.
M : Pourquoi as-tu tout de suite soupçonné Tom ?
A : Je l’ai senti. Je ne sais pas vraiment c’est un tout, sa respiration feutrée, ma sensation de vide peut-être, ou mon cœur qui s’emballait. En fait, peut-être que j’espérais que ce soit lui.
Les deux jeunes femmes replongent le nez dans leur verre.
²²²
Le bar Les Marronniers abrite et garde en mémoire des milliers d’instants de vie : des discussions amoureuses légitimes ou cachées, des échanges intellectuels ou pas, des points de vue différents qui s’affrontent ou se comprennent, des annonces de bonnes ou mauvaises nouvelles. Et puis il y a l’âme du lieu, les habitués et les autres ; certains partent enjoués ou malheureux, quelques-uns en larmes ou rêveurs, d’autres seul ou accompagnés, et parfois une amitié se dessine sur un fond de lait fraise.
² Mayasuperstar ²