Pigments

p'tits bouts dirigés par le tertulianisme

Le chemin des blés

le 26/08/2006 à 16h41

Je devrais cesser d’explorer les contrées lointaines
Sous peine de me perdre moi-même.
Partir à l’assaut des vents
Ne me donne que l’illusion d’être vivant.

Les contrées dorées sont pourtant à la portée d’une main.

Je suis plutôt un saturnien
Esclave d’une angoisse qui va puis vient.
Mon front, souvent perle de sueur
Mon estomac se noue et parfois je pleure.

Les contrées dorées sont pourtant à la portée d’une main.

Je brûle de voir mes désirs inassouvis
Je rêve de chaleur qui caresserait mon corps alangui,
De soleil généreux qui incendierait mon cœur
Et d’amour qui consumerait mes peurs.

Les contrées dorées sont pourtant à la portée d’une main.

Je ne sais plus sauter, danser, courir et rire
Amer, je constate que j’ai égaré mon goût de vivre
Si je balayais tout d’un revers de la main et
Si j’osais partir à la conquête du chemin des blés ?


 

² Mayasuperstar ²

 

 

Espoir

le 20/08/2006 à 02h48

Pour le défi de cette semaine: une image pour une histoire.

 



   ²²²

 



   Je ne pouvais détacher mes yeux de l’article. Tout avait été fait pour attirer le regard du lecteur. La curiosité est intrinsèque à la nature humaine, je n’échappais pas à la règle. Je balayai la Une des yeux : la mise en page était bien pensée, un gros titre évocateur, une photographie de dimension phénoménale et quelques lignes concises. Je le parcourai rapidement. Comme si je pouvais ignorer la nouvelle, comme si quelque individu habitant sur cette planète pouvait ne pas savoir. Les médias ont parfois cette tendance fâcheuse de nous prendre pour des abrutis. Ils multiplient les articles et les prises de paroles sur un fait, pourtant, rien de nouveau n’est ajouté, aucun éclairement n’est apporté. C’est vide, c’est ainsi, nous sommes condamnés à subir du rabâchage. Alors qu’il suffit d’être un peu attentif aux signes. Lorsque quelque chose d’extraordinaire survient, se créent alors des attroupements de manière exponentielle. Partout. Chez le boulanger, aux arrêts de bus, dans les rues. Partout. On parle, on déblatère, on discute, on cherche, on s’échauffe. Partout. Les amis, les parents, le facteur, la télévision. Partout. L’événement développé par l’article était mondial. Les réactions face à ce que l’on pourrait appeler un prodige étaient diverses : les savants médusés se grattaient la tête, les téléphages hypnotisés demeuraient scotchés devant leur télévision, les professeurs fascinés informaient les plus jeunes… et moi, j’espérais, peut-être vainement que le journal m’en dise un peu plus. Je l’ouvris avec fébrilité.

 



²²²

 



   Depuis l’expédition de printemps 2006 où le richissime Léopold Van der Deken l’avait découvert, on ne parlait que de cela. L’aventurier, avide de contrées inconnues, écumait les mers à bord de sa goélette, une pièce de collection. Les aventures extraordinaires du hollandais volant avaient bercé son enfance. Ils avaient le même patronyme ; ce détail détermina sa vie : un jour, il serait marin. Devenu adolescent, il se prit de passion pour les grands explorateurs et les corsaires du XVIIIème siècle. Il enviait leur liberté mais aussi leur dépendance paradoxale face à la mer et à son bon vouloir. Une fois fortune faite avec une entreprise de télécommunication dans les années 90, Léopold avait tout vendu, sans regret. Comme il s’était retrouvé à la tête d’un pécule conséquent, son rêve allait prendre vie. Dès lors, il avait engagé quelques marins amoureux de Stevenson et de Jules Verne : cela avait été son critère de recrutement. Et il était parti avec une vingtaine d’hommes à l’assaut des océans. Le 20 juin dernier, il revenait en méditerranée, il s’apprêtait à franchir le détroit de Gibraltar. Ce jour-là, la chaleur était caniculaire, il savait que les vingt-quatre heures qui allaient suivre, allaient être une nouvelle fois spectaculaires. Il ne croyait pas si bien penser. Quelle ne fut sa surprise lorsqu’il découvrit sur le pont de la Santa Pierda : un objet insolite. Les grands remous venaient de commencer, et Il étincelait, une lumière crue inondait le bâtiment, éclairant le mât, les voiles et le pont. Léopold l’avait d’abord pris pour une vieille bouteille de rhum oubliée par un de ses seconds ; mais une telle lueur, il eut été fou de penser plus longtemps que ce n’était qu’un vulgaire morceau de verre. Tout à son étonnement, il s’approcha. Le temps lui manquait, il glissa l’objet dans une de ses poches, se promettant de l’examiner plus tard. Ses hommes avaient besoin de lui pour maintenir le cap. Au même moment, la mer se déchaînait et des vagues immenses se promettaient fracasser le navire voire de l’engloutir. Elle voulait une fois encore, en découdre avec lui. Il sourit et se prépara d’intenses sensations. Il aimait ces moments privilégiés. Il devenait alors le héros maudit de son enfance. L’objet pouvait bien attendre, sa victoire sur lui-même était plus importante… Plusieurs heures plus tard après un combat de titan contre les éléments, Léopold fourbu mais heureux, se mit à examiner ce qu’il avait trouvé. Quelle découverte étonnante ! Comment cet objet avait pu se retrouver à bord de la goélette ? Etait-il survenu de nulle part ? Et pourquoi était-il le seul à l’avoir remarqué ? Il devait vraisemblablement avoir remonté des eaux. C’était impensable mais en même temps tellement fabuleux. Léopold, féru d’histoires extraordinaires se dit que son miracle il l’avait, sa quête prit alors une signification plus palpable. Le courageux navigateur, auréolé de gloire, avait remis l’objet aux autorités puis infiniment heureux, il avait de nouveau pris la mer.

 



²²²

 



« En vérité, je ne voyage pas, moi, pour atteindre un endroit précis, mais pour marcher : simple plaisir de voyager. » STEVENSON

 



²²²

 



   Depuis, l’objet avait transité de service militaire en service scientifique puis il avait élu domicile ici. Le quotidien régional s’était empressé de produire un énième article qui par chance ne contenait plus de stupide compte à rebours. Forcément puisqu’ aujourd’hui, vendredi 18 août l’objet emménageait au musée de N. Après de longs débats, il avait été décidé en haut lieu que N. qui avait vu grandir le commandant Van der Deken l’ abriterait. Pour l’occasion, les rues de la ville regorgeaient d’affiches collées ça et là. Cela aurait pu faire penser à la venue d’une rock star internationale, s’il n’y avait pas au centre du prospectus une photographie de l’objet en question. Il était pour le moins énigmatique et soulevait un bon nombre de mystères. Il était en marbre sombre et se composait de deux parties. Un socle plat, incroyablement lisse dont les deux extrémités étaient occupées, l’une par un symbole et l’autre par la seconde pièce, un losange creux qui tenait debout. Les questions ne variaient pas. Quelle était son origine ? Son utilité ? Le but de sa soudaine apparition ?

 



   Que pouvait-on répondre qui ne fut autre que supputations hasardeuses ? Les spéculations allaient bon train et de nombreuses thèses avaient vu le jour suivies de près par les querelles populaires inévitables. Il y avait d’abord ceux qui croyaient que l’objet appartenait au peuple des étoiles. Evidemment, comme on ne connaissait pas vraiment le matériau, ils étaient convaincus qu’il était d’origine extra-terrestre ; cela tombait sous le sens. Qui avait dit qu’il venait de la mer ? Personne ! Van der Deken ne pouvait pas l’affirmer. Et qui plus est, il ne présentait aucun signe d’érosion. Il aurait pu tout aussi bien tomber des cieux. Les fidèles ne comprenaient pas la réticence des autorités à leur confier le récepteur. Ils parlaient de complot international. Et puisque les hommes verts avaient choisi de cesser de bouder et qu’ils étaient enfin prêts à communiquer, ils seraient les premiers à appliquer le protocole en accueillant les engins volants. La communauté de rêveurs s’était installée à Gibraltar, ils scrutaient le ciel et attendaient.

 



   L’affirmation avancée avait été reprise par les monothéistes. Eux, pensaient que l’objet était d’origine divine. D’une part, le losange était un symbole de vie et de passage et d’autre part, le temps et les intempéries n’avaient aucune prégnance sur lui. Enfin, le socle n’en était pas vraiment un : le losange semblait fixé, mais en fait il flottait dans l’air. C’était un miracle. Les croyants étaient fascinés. Ils réfléchirent longtemps mais ils ne s’accordèrent pas sur leur conclusion. Ceci provoqua une scission à l’intérieur du groupe. Les uns prétendaient que l’objet préfigurait la venue du messie et les autres qu’il était le prodige prouvant l’existence de Dieu. A l’instar des hommes qui croyaient en la venue imminente d’ovnis, ils auraient bien voulu avoir l’objet, juste un moment afin de l’expertiser. Ils auraient aimé attester ou réfuter le miracle. En attendant, les mystiques étaient en paix, ils reprirent leur méditation et attendirent.

 



   Quelques uns, fascinés d’alchimie s’interrogeaient sur l’objet et son énigmatique inscription. La séparation du socle et du losange pouvait s’expliquer par magnétisme, et le symbole semblait être un caractère dont le sens échappait au commun des mortels, enfin pour l’instant. Les adeptes savaient que le langage des alchimistes était codé, ils estimaient que la proximité d’avec l’objet leur conférerait le pouvoir de trouver ; immortalité ou transmutation des métaux en or, l’objet devenait la solution, le Grand Oeuvre. Et, eux aussi demandèrent qu’il leur soit confié. Sans réponse, ils attendaient.

 



   Des historiens amateurs de l’Antiquité proposaient aussi leur version. L’objet pourrait être l’œuvre des atlantes. En effet, il avait été trouvé aux abords du détroit de Gibraltar, le berceau mythique de l’Atlantide. La civilisation disparue  était arrivée aux confins de la science, ce qui pouvait expliquer les multiples mystères dont le rayonnement. Ce dernier ne pouvait être dû qu’à la présence d’orichalque. L’objet était-il la clef de la cité engloutie, pour l’attester, les historiens demandèrent à le voir. On leur proposa de se rendre au musée, alors ils attendirent.  

 



   Certains n’accordaient aucune importance aux questions soulevées et ne pensaient rien, d’autres estimaient que c’était une mystification et n’y prêtaient pas attention, d’autres encore affirmaient qu’il s’agissait de l’esprit de ce démon de Van der Deken qui habitait ce vieux fou de Léopold. Pourtant, tous attendaient.

 



   Et moi, je…

 



²²²

 



« La science n’est pas plus qu’une tentative d’explication d’un miracle inexplicable… » Ray BRADBURY

 



²²²

 



   Je me rendais au musée parce que je voulais le voir. Il y avait un monde incroyable mais la visite paraissait rapide. Les hommes subissaient plusieurs sentiments, ils devenaient tour à tour, excités, hypnotisés et béats. Alors ils quittaient les lieux pensifs et heureux. Voir l’objet ne donnait aucune réponse, mais contentait. A mon tour, je le vis, plus brillant que je n’avais osé l’imaginer. Quant à sa signification, moi aussi maintenant j’avais mon idée…  

 



²²²

 



« L’espoir a les yeux brillants. » Michel BOUTHOT

 



²²²

 



² Mayasuperstar ²

Orientales

le 13/08/2006 à 13h52

A bord de ma frégate, je fends les mers et les océans,

 



Je jette l’ancre sur les rivages ottomans,

 



Je suis la favorite à la recherche de son sérail.

 



Dans ma mémoire, sommeille l’esprit des Orientales.

 



Je rêve d’un palais doré surplombant l’eau,

 



De tours vermeilles enchâssées dans une forteresse à créneaux,

 



De châteaux en Espagne d’où étincelle du vitrail.

 



Dans ma mémoire, subsiste l’esprit des Orientales.

 



Du haut de son minaret blanc lorsque chante le muezzin,

 



Je vibre autant qu’en entendant les Djinns,

 



Quand ils annoncent la mort d’une voix sépulcrale.

 



Dans ma mémoire s’éveille l’esprit des Orientales.

 



Je me passionne pour ces contrées colorées et imaginaires,

 



Peuplées de guerriers croyants, friands de corps à corps sanguinaires,

 



J’aime l’odeur du sang, autant que celle de la poudre et des balles.

 



Dans ma mémoire s’anime l’esprit des Orientales.

 



² Mayasuperstar ²

 


au square

le 06/08/2006 à 16h13

Les après-midi studieuses au square sont impossibles

Des enfants vivent et une myriade de flashs l’assaille

Elle aperçoit le poisson thermomètre bleu et le tube de mytosyl

Le tapioca, la viande cachée dans le trou de l’assiette et la grenadine à la paille

 

Après les images kaléidoscopiques surviennent les odeurs entêtantes

Celles de la barbabapa  rose et du chichi sucré merveilleusement huileux

Elle est  à la fête foraine, sur le carrousel or, le vent dans les cheveux

Elle tourne, elle tourne, envoûtée par la musique puissante

 

La voilà maintenant, la mine ébouriffée, traçant une marelle à la craie

Elle joue sous l’œil avisé et perçant de l’homme araignée

Elle rigole avec Nino et Caro la bouche pleine de dragibus et

Elle dégringole à vélo ou à roller, les fesses dans les rosiers…

 

Les après-midi au square on voit des enfants qui vivent

Des adultes qui font semblant de lire et qui rêvent

Ils s’abreuvent de ces instants de liberté et d’insouciance

Que procurent souvent les doux moments de l’enfance

² Mayasuperstar ²

lait fraise

le 03/08/2006 à 13h57

   Assise, le regard errant, Alice attend son amie Marie. Le mercredi a été décrété jour de confidences, de potins, de coups de gueule, et de grands débats. Les 15-17h  se sont sacralisés au café Les Marronniers sur la banquette rouge. Les deux amies s’assoient toujours là, parce qu’ainsi elles ont une vision panoramique du bar. D’ici, elles peuvent dominer et être enveloppées, à la fois. Elles commandent alors un lait fraise, cela, depuis plus de 15ans. Le réflexe reste motivé par le goût ; en effet, ces situations qui leur rappellent leur adolescence sont agréables. Nombreuse sont les jeunes filles qui aspirent à la maturité : on peut les comprendre. Inversement, les jeunes trentenaires sont nostalgiques de leur adolescence : on saisit moins car l’adolescence n’est jamais une partie de plaisir. Alice et Marie n’échappent pas à la règle et le mercredi, elles s’oxygènent … avec un lait fraise.

 



   Cette semaine, Alice attend son amie, elle semble soucieuse. Elles se disent tout, ou presque. Souvent, elles n’ont pas besoin de se parler, la compréhension est comme tacite et tout passe par le regard. Si l’une souffre, l’autre compatit ; si la première est amoureuse, la seconde rayonne, par réflection.

 



   La complicité qui les unit fut immédiate, au premier contact. Elles ont alors su que c’était ainsi, que c’était pour la vie. Alice débarquait fraîchement de sa Bretagne natale, quant à Marie, elle était implantée ici, depuis cinq générations. Alice a perçu la vraie Marie, elle ne s’est pas arrêtée à l’attitude provocante et au tee-shirt Iron Maiden. En parallèle, Marie a décelé quelqu’un de bon derrière les socquettes en maille et les cheveux tirés. Elles avaient à peine 15 ans lorsqu’ Alice s’est assise à côté de Marie, depuis, elles ne se sont plus quittées. Alice devint inconditionnelle et aima son amie avec dévotion. Alors que Marie, bien que se sentant plus légère, se jura de lui faire adopter une nouvelle garde-robe : il y a des points sur lesquels elle ne pouvait transiger. Bref, la mayonnaise prit. L’une enviait l’audace, le franc parler et la liberté de l’autre tandis que la dernière aimait la douceur, le positivisme et la finesse de la première. Les deux jeunes filles appréciaient l’antithèse. Elle ne s’est que peu amoindrie avec le temps : Marie a adopté le vieux jeans usé et cultive toujours son côté revendicateur quant à Alice, elle demeure toujours celle qui aime et qui tempère.

 



   Marie arrive enfin, le sourire aux lèvres et le nez qui se retrousse. Tout de suite, elle remarque que quelque chose diffère. Son amie, toujours tirée à quatre épingles ; à son grand dam ; affiche aujourd’hui une certaine négligence : le sac à main jure avec les escarpins. Encore Tom, pense-t-elle, qu’a-t-il pu encore faire ? Elle envisage de quelle manière atroce elle pourrait l’écharper… Elle retrouve une contenance et embrasse son amie avec effusion.

 



Marie : Salut, ma belle, ça roule ?

 



Alice : Ça va

 



M : Comment ça, « Ça va », tu me prends pour une truffe ? Tu as vu ta tête ? Raconte !

 



   Alice sourit devant la verdeur langagière. Marie est toujours sans détour, Alice l’aime pour ça aussi.

 



M : Jérémy ! Hep !

 



J : Oui les filles, deux laits fraise. C’est parti.

 



   Marie jauge le jeune serveur, cela n’échappe pas à son amie. Elles gloussent un peu, puis Marie s’avance sur la table et fronce les sourcils.

 



M : Raconte-moi tout.

 



A : …

 



M : Encore ce boulet de Tom…

 



A : …

 



M : Laisse-moi deviner. Encore un pseudo-suicide au martini-gin !

 



A : …

 



M : Le kidnapping de son chat ? L’ablation d’un de ses membres ? Une dépression post kidnapping-ablation-suicide ? ….

 



A : …

 



M : Non ? Tu es partie !

 



A : Si tu pouvais cesser un instant d’être sarcastique.

 



M : Ok, pardon…mais tu ne m’empêcheras pas de penser que ce type est toxique. Tu as bien fait.

 



A : Je dois aimer les parasites…

 



M : Tu l’aimes, tu l’aimes… Si l’amour permettait l’évaporation des maladies neuro-psy, ça se saurait !

 



A : Tu recommences…

 



M : Je sais… Mais quand je te vois là, avec ce sac et tes pompes…

 



   Alice se jauge, puis éclate de rire. La joie est communicative.

 



M : Allez, raconte.

 



A : Tom et moi, c’est terminé. Je suis partie depuis quelques jours. Mais depuis deux soirs, je reçois des coups de fil. Le téléphone sonne, trois fois, puis s’arrête. Puis il sonne à nouveau, je décroche et là personne ne répond. Mais, je sens que c’est Tom.

 



M : Bon sang, tu me fous les jetons. Mais comment sais-tu que c’est lui ? Attends, et si c’était un pervers ? Ou quelqu’un qui veut vérifier que tu es chez toi… ? Cette histoire ne m’inspire rien de bon, tu devrais…

 



A : Délicieux délire interprétatif de l’écrivain.

 



M : Ok, je te l’accorde. Et tu as fait le 3131.

 



   Alice acquiesce.

 



M : Normal. Cet imbécile recourt au harcèlement nocturne et il n’est même pas fichu de masquer son numéro.

 



A : Qui te dis qu’il voulait que cela soit ainsi ?

 



M : Parce que c’est un crétin !

 



   Alice ignore les propos de son amie. Elle prend une gorgée de lait fraise et elle raconte.

 



A : Tom a toujours été un grand romantique…

 



M : Pfff, qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !

 



A : Il appelle à minuit, tous les jours. Minuit, c’est l’Heure, lorsque hier fait place à aujourd’hui. Tu devrais connaître ça, toi : la symbolique.

 



M : … pardonne-moi mais je te sens dangereusement osciller en direction de la grande époque. Tu te souviens, celle de la béatification. Oui, il n’y a pas si longtemps, quand tu lui servais de mère et de bonne à défaut d’amante épanouie.

 



A : D’où te viens ce plaisir déplacé de toujours noircir le tableau quand il s’agit de Tom. Pourquoi es-tu toujours aussi cynique ?

 



M : C’est toi qui devrais l’être un peu plus. Te voir ainsi, toi, si brillante sous son joug, ça me fout la gerbe.

 



A : Tu confonds joug et admiration. Je l’aime Lui, j’aime sa différence, son talent.

 



M : Mais Alice, réveille-toi, c’est un parasite ! Il vit à tes crochets depuis des années !

 



A : C’est un créatif. Je pensais que tu pourrais comprendre…

 



M : Ses cailloux, c’est de la merde ! D’ailleurs personne ne s’y trompe, puisqu’il ne vend pas une sculpture. Alice, l’esprit créatif c’est toi…

 



A : Tu n’as jamais aimé Tom.

 



M : Je me fous de Tom. D’ailleurs, il n’a jamais voulu que je l’accepte. Dix ans que tu le fréquentes et qu’il balance à qui veut bien l’entendre qu’il est l’Artiste. Désolée, mais j’ai du mal à l’aimer, je le trouve déloyal.

 



A : Ce n’est pas des remontrances que j’attends.

 



M : Si tu voulais que je sois sympa, il ne fallait pas me dire que ton détraqué d’ex t’appelait, il fallait me dire que tu t’étais tapée Yves, Mathieu ou Bastien parce que tu t’étais cuitée au rhum-orange samedi soir.

 



A : Tu exagère toujours.

 



M : Je sais.

 



A : Ça ne m’aide pas.

 



M : Je sais…

 



   Un lourd silence s’installe. Les deux amies ont parfois des divergences d’opinion. Là, à ce moment précis, le lait fraise est important. Il rafraîchit les esprits.

 



   Marie est encore allée trop loin. Elle sait que l’amitié ne lui donne pas tous les droits. Et elle s’en veut parce que finalement, elle se trouve presque aussi tyrannique que Tom.

 



M : Dis… ?

 



A : Oui.

 



M : Pourquoi as-tu tout de suite soupçonné Tom ?

 



A : Je l’ai senti. Je ne sais pas vraiment c’est un tout, sa respiration feutrée, ma sensation de vide peut-être, ou mon cœur qui s’emballait. En fait, peut-être que j’espérais que ce soit lui.

 



   Les deux jeunes femmes replongent le nez dans leur verre.

 



²²²

 



   Le bar Les Marronniers abrite et garde en mémoire des milliers d’instants de vie : des discussions amoureuses légitimes ou cachées, des échanges intellectuels ou pas, des points de vue différents qui s’affrontent ou se comprennent, des annonces de bonnes ou mauvaises nouvelles. Et puis il y a l’âme du lieu, les habitués et les autres ; certains partent enjoués ou malheureux, quelques-uns en larmes ou rêveurs,  d’autres seul ou accompagnés, et parfois une amitié se dessine sur un fond  de lait fraise.

 



² Mayasuperstar ²

©2006 - Bloxode.com est un service gratuit de Lexode.com - Prévenir d'un abus - Conditions d'utilisation