Pigments

Monologue

le 11/11/2006 à 14h51

   Un morceau défile sans interruption depuis plus d’une heure sur la sono.
“If you knew that you would die today,
Saw the face of god and love,
Would you change?
Would you change?

If you knew that love can break your heart
When you're down so low you cannot fall
Would you change?
Would you change? »


   Dehors, tombe toujours une pluie pénétrante qui s’harmonise avec le bruit syncopé des travaux d’assainissement. Dans ma main droite, le combiné du téléphone émet le bip, le même que celui qui dit que l’encéphalogramme est plat. Recroquevillée à même le sol, je trône dans le salon au milieu d’une montagne de kleenex usagés qui maculent le tapis. La pièce maîtresse de mon appartement fait désormais office de paysage intérieur. Elle me semble soudain pesante, oppressante et criarde. En cela on s’accorde bien, je me découvre vide, inconsistante et malade. Je souffre, d’une blessure cuisante et paralysante. Une vraie douleur sadique, la même que celle de Prométhée lorsqu’il se fait dévorer le foie, la même que celle d’Inès, Garcin et Estelle séquestrés en enfer… Mon état, mes idées me stupéfient car je me découvre des talents pour le mélodrame. Mes larmes coulent sans interruption depuis de longues minutes. Le flux paraît intarissable. Qui eut pu croire que le corps humain pouvait en receler autant ? On connaît la teneur d’eau d’un homme, pourtant on s’étonne encore de voir combien le liquide lacrymal peut être abondant. Maintenant je sais : le torrent a dû creuser mes joues et la boîte de mouchoir ne sera pas suffisante.

²²²

 

   Une heure trente plus tôt, il m’appelait et me lâchait l’obus par téléphone. Il semblait d’abord gêné, il balbutiait. J’aimais son absence d’éloquence chronique. C’est, je crois ce que je préférais chez lui. Ce comportement m’avait séduite d’emblée, c’était le signe que je lui faisais de l’effet. Le déstabiliser un peu me plaisait. Enfin, cela devait être avant, en y repensant, je me dis qu’il avait prémédité son coup depuis des jours, des semaines. Sa gène n’était que feinte, il avait l’intention de me dévaster, tout en restant précautionneux. La colère, je méprise ce sentiment et pourtant la fourbe elle m’étreint tout à fait.
« Clo ?
- Oui, je lui susurrai.
- Je… hé bien c’est difficile…
- …
- Clo ?
- …
- Tu ne dis rien ?
- Non je t’écoute, lui chuchotai-je. Tu sais combien j’adore le son de ta voix, ajoutai-je, un brin mutine.»
   Je me dirigeais vers la fenêtre, le soleil m’embrassait, ma main passait alors négligemment dans mes cheveux. Ces moments étaient des rituels, je pouvais les vivre pendant des heures sans éprouver une once de lassitude. Quelle erreur finalement quand on y pense. La crédulité c’est ce qui nous tue.
« Je vais être franc avec toi.
- !!??
- Clo, je crois que nous ne sommes plus compatibles, tu sais en phase quoi…
- Qu…m… ?
- Je sens bien que tu n’es plus heureuse avec moi... nos disputes blablabla… ton boulot… blabla… lâcher prise… »
   Ma main se plaqua alors sur ma bouche. J’avais mal. La mauvaise foi plus qu’évidente ne me faisait pas réagir. Je perdais pied. Voilà que je m’effondrai sur le tapis. Mon franc-parler habituellement toujours l’affût s’était volatilisé ! Pouf comme ça. A moi désormais les bégaiements et l’extinction de voix. A y regarder de plus près c’était loin d’être charmant. Quant à lui, il m’avait volé ma répartie !
« Pardon…Clic… biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip
- Mais… je… »
   Fin. Il avait raccroché. Mes mains comme si elles devaient s’occuper, enserraient maintenant mes genoux, très fort. Une douleur physique pour amoindrir une douleur morale. Foutaise que d’y croire même une poignée de secondes. Je devrais me tailler les veines, là au moins je trouverai une équivalence.
J’aurais aimé que l’obus me tue, au lieu de cela je ne fais que ressentir mon corps et sa stupide présence. J’ai des haut-le-cœur, les paumes qui suent, la mâchoire qui tire et la pompe qui annonce de dangereux signes de faiblesse. Je raccrochai le combiné et je plaçai, hébétée, une main sur mon cœur. Je tentais de synthétiser malgré moi les informations. Peut-être en avais-je mal saisi le contenu ? C’est une de mes manies, l’analyse. Je ne dois pas dire que c’est une qualité. J’aimerais pouvoir m’extérioriser plus vite, prendre mes ressentis en faire une boule et les envoyer loin, très loin. Mais là mes mains étaient occupées, elles devaient veiller à me prévenir si mon cœur lâchait.
   Driiiiiiiiiiiiing. Je ne sais pas où je trouvai la force mais j’étendais le bras.
« Bonjour ma Clo, c’est mamy… »
   Je subissais alors la conversation. Je ne pensais qu’à lui, sa froideur récente, son parfum que je décelais encore dans l’atmosphère… Il devait bien me rester une de ses chemises encore empreinte de son odeur. Même une vieille chaussette aurait fait l’affaire ! Puisse Dieu m’entendre et m’exaucer ! Je constatais alors que je tombais bien bas. Je m’en moquais, il n’y avait personne et mamy ne soupçonnait rien. Je devenais un as dans l’art de la dissimulation. C’était ma seule fierté de la journée. Etais-je entrain de redorer mon blason ? Je m’accrochais désespérément à cette idée pathétique.
« Comment va Loïc, ma chérie ?
- La forme.
- Tu l’embrasseras.
- Tu m’étonnes ! Ahahahahha. »
   Je produisais un vrai rire fabriqué. Sa résonance m’inquiétait.
« Mamy, je te laisse j’ai un double appel. Bisous
- Bisous ma chérie, prends soin de toi ma Clo. »
   Les larmes coulaient à présent. Je ne pouvais plus les retenir. Je m’allongeais alors en la position du fœtus, le combiné sonnant mon agonie à la main.

²²²

 

   Douzième fois que je revis cet épisode. Il n’a rien perdu de son intensité et me laisse toujours aussi brisée.
Mon esprit s’égare, des fantômes m’assaillent. Dans un ultime sursaut d’énergie je me rue sur mon impitoyable alliée, ma bibliothèque et la dévaste. Tout tombe autour de moi. Où est passé ce satané bouquin de Marivaux ? Je l’aperçois enfin, je m’en saisis. Journaux et œuvres diverses est un pavé contenant au moins huit cent pages, et dire que j’avais lu ça, regretté-je. Je le feuillette fébrilement, je parcours Réflexion sur les hommes, mon regard s’arrêtant à chaque nouvelle trace de stabilo jaune. Ah, la voici.
« A quoi bon faire des livres pour instruire les hommes ? Les passions n’ont jamais lu, il n’y a point d’expériences pour elles, elles se lassent quelquefois, mais elles ne se corrigent guère, et voilà pourquoi tant d’événements se répètent. »
Des images, des sensations m’habitent, Maxime, Yann et maintenant Loïc… Bon sang n’avais-je donc pas suffisamment lu ? Pourquoi pensais-je que lire la passion m’en éviterait les écueils. Je ne peux pas contrôler mes sentiments, je ne peux pas changer les événements. Ce livre, je pourrais le brûler, mais il n’en serait pas autrement. Toutefois, ma condamnation, j’ai du mal à l’accepter.

   Foutue journée, foutus ressentis, Foutus livres. Foutue.

² Mayasuperstar ²

Puits

le 08/11/2006 à 10h19
Meuh non c'est pas des tartelettes... pas des diegos non plus.

Et Marie, promis je m'attelle, je n'ai désormais plus d'yeux que pour ta plage.



Qui...

le 04/11/2006 à 17h16

Qui es-tu, ange à la peau laiteuse ?
Tu tournoies et me grises
De ta démarche enjôleuse.
Depuis toi, je connais la convoitise.

Qui es-tu, ange aux lèvres de sang ?
Je ne sais rien de tes intentions.
Ta pâleur excessive m’oppresse et me surprend.
Depuis toi, je connais la dévotion.

Que me veux-tu, ange mystérieux ?
Bien que tu m’ensorcelles,
Que ton choix se porte sur moi, m’interpelle.
Pourquoi te suis-je si précieux ?

Que me veux-tu, ange déchu ?
On dit de toi que tu es une âme usée.
Es-tu une de ces femmes que l’on dit perdue?
N’es-tu qu’un corps souillé, incapable d’aimer ?

Réponds-moi, démon fallacieux
Suis-je un de tes fantasmes sadiques ?
Je suis vieux et pieux
Mais tu as gagné : désormais, j’ai des pensées lubriques.


² Mayasuperstar ²

 

Lettre

le 28/10/2006 à 17h52

   Un jeune homme élégant et raffiné se fit annoncer. Un serviteur l’introduisit dans le petit salon. Il s’assit et attendit.

 



   La famille de Vence était une famille respectueuse et distinguée d’Angoulême. Les deux fils, Paul et Frédéric en étaient les dignes représentants. Ils avaient une vingtaine d’années et un brillant avenir de diplomate leur souriait. L’extrême beauté et les timides manières de l’un contrastaient avec le charisme et le caractère exalté de l’autre. Les jeunes hommes étaient appréciés dans les salons de Mmes de Tréville et de Bargemont pour leur courtoisie et leur compagnie. Les demoiselles qui fréquentaient la bonne société les appréciaient et les couvraient d’œillades qu’ils aimaient déceler.

 



  Assis dans un fauteuil, Paul, les traits tirés, paraissait préoccupé. Il tenait précieusement entre ses doigts une lettre cachetée. Le jeune homme fit glisser son index sur le morceau de cire, il portait deux initiales familières.

 



   Dans ses appartements, Marguerite s’apprêtait avec soin, c’était un joie pour elle de recevoir les frères de Vence, surtout Frédéric dont elle se plaisait à éprouver le coeur.

 



   Les deux amis se saluèrent. Paul semblait grave et distant, au contraire la jeune veuve avait le teint frais et une mine superbe. S’il avait été épris de Madame des Rosières, il eut perçu que cette fois encore, elle avait veillé à montrer ses plus beaux atours afin de le séduire. Ses cheveux savamment relevés ne cachaient pas totalement son cou, et l’œil averti d’un amant eut décelé une gorge blanche et délicate. Il en fut tout autrement, une fois encore.

 



   Le jeune de Vence tendit le pli à Marguerite. « Madame, Frédéric est parti ce matin. Ceci vous est adressé. » Elle se saisit de la missive et blêmit. Elle la décacheta fébrilement et voici ce qu’elle lut.

 




Angoulême le 17 août 1870,

 



          Chère madame,

 




 



   Je me permets une folie, ma douce amie, celle de vous écrire. Deux longues semaines que le chagrin m’habite parce je ne vous vois. Madame, je vous aimai tendrement…

 



   Je renonçai à vous pourtant, lorsque je compris combien ma présence vous importunait. En effet, un matin, je vous découvris empressée et délicieusement charmante avec Paul. J’en vins à l’en détester. Lui, mon frère que je vénérais tant, avait vos faveurs. J’eusse été capable de le tuer dans l’instant,  je vous aimais trop. Je ne fis rien mais par respect pour vous. Voyez combien je perdis l’esprit. Que m’aviez-vous fait Madame, pour que j’en vienne à renier un frère ? Pourquoi votre amour n’était-il pour moi qu’une morsure ? Etais-je épris d’une coquette ? Je me refusai encore à le croire.

 



   Vous souvenez-vous de cette danse que vous m’offrîtes au bal du printemps, l’année dernière? Je fus charmé par votre douceur et votre visage aimable, et lorsque ma main pressa la vôtre et que vos cheveux d’or m’effleurèrent, j’entrai au paradis. L’amour me prit alors, il ne me quitta plus. Dès lors, je vins vous visiter souvent. Je ne songeais qu’à vous, je ne vivais que pour vous. Mes regards semblaient vous embarrasser, vous hésitiez à me les rendre. Vous rosissiez, je m’en enorgueillissais. Vous oubliiez de me plaire, je pensais que vous m’aimiez. M’éprouviez-vous alors ? N’était-ce qu’une coquetterie ?

 



   Le doute s’empare de moi, vous ne m’aviez rien promis. De simples regards et des effleurements ne prouvent rien. Pardonnez-moi d’avoir pensé que vous auriez pu m’aimer, pardonnez ma jalousie, pardonnez mon emportement.

 



   Aujourd’hui, je pars. Me voir vous indiffère, et la vie m’est insupportable depuis que vous m’insufflâtes l’insidieux parfum de la jalousie et l’idée du meurtre. Le vingt-neuvième régiment d’infanterie m’attend. Le pays est en guerre et mon bras ne sera pas de trop. Je prie Dieu de périr sous le fusil d’un valeureux prussien mais je jure de me battre comme un homme.

 



   Madame, Marguerite, je vous embrasse comme je vous aime. Pardonnez, je vous prie,  la dernière exaltation de mon cœur.

 



          A vous, éternellement,

 



Frédéric de Vence

 




   Marguerite chancela et tomba inanimé. « Qu’on apporte les sels de Madame, elle fait un malaise, » appela Paul. Il allongea la jeune femme dans le fauteuil qu’il avait lui-même occupé quelques instants plus tôt. Il  se saisit de la lettre qui était tombée à terre et la parcourut des yeux.

 



   Marguerite qui avait repris ses esprits, gémissait à présent.

 



« Monsieur, je ne soupçonnais pas qu’il fut autant épris, il ne m’en a jamais soufflé mot, sanglota-t-elle.

 



- Voyez Madame, comme il est malheureux de badiner avec l’amour. Pour ma part, je ne puis plus souffrir votre présence. Je m’en vais pleurer un frère et m’ensevelir à ses côtés. »

 



   Paul l’abandonna là. Elle s’empara de la lettre qu’elle baigna de larmes. La jeune femme sentait son cœur défaillir. Pourquoi eut-il fallu qu’elle s’égare ?

 



   Aujourd’hui fut le jour funeste où Marguerite des Rosières perdit un ami et un amant. Elle entra le lendemain au cloître des Ursulines et fit vœu de silence. Elle y mourut de chagrin quelques mois plus tard, quand elle apprit que comme plusieurs milliers de français, Paul et Frédéric avaient péri à Sedan.

 



² Mayasuperstar ²

Création

le 26/10/2006 à 11h57

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