Un morceau défile sans interruption depuis plus d’une heure sur la sono.
“If you knew that you would die today,
Saw the face of god and love,
Would you change?
Would you change?
If you knew that love can break your heart
When you're down so low you cannot fall
Would you change?
Would you change? »
Dehors, tombe toujours une pluie pénétrante qui s’harmonise avec le bruit syncopé des travaux d’assainissement. Dans ma main droite, le combiné du téléphone émet le bip, le même que celui qui dit que l’encéphalogramme est plat. Recroquevillée à même le sol, je trône dans le salon au milieu d’une montagne de kleenex usagés qui maculent le tapis. La pièce maîtresse de mon appartement fait désormais office de paysage intérieur. Elle me semble soudain pesante, oppressante et criarde. En cela on s’accorde bien, je me découvre vide, inconsistante et malade. Je souffre, d’une blessure cuisante et paralysante. Une vraie douleur sadique, la même que celle de Prométhée lorsqu’il se fait dévorer le foie, la même que celle d’Inès, Garcin et Estelle séquestrés en enfer… Mon état, mes idées me stupéfient car je me découvre des talents pour le mélodrame. Mes larmes coulent sans interruption depuis de longues minutes. Le flux paraît intarissable. Qui eut pu croire que le corps humain pouvait en receler autant ? On connaît la teneur d’eau d’un homme, pourtant on s’étonne encore de voir combien le liquide lacrymal peut être abondant. Maintenant je sais : le torrent a dû creuser mes joues et la boîte de mouchoir ne sera pas suffisante.
²²²
Une heure trente plus tôt, il m’appelait et me lâchait l’obus par téléphone. Il semblait d’abord gêné, il balbutiait. J’aimais son absence d’éloquence chronique. C’est, je crois ce que je préférais chez lui. Ce comportement m’avait séduite d’emblée, c’était le signe que je lui faisais de l’effet. Le déstabiliser un peu me plaisait. Enfin, cela devait être avant, en y repensant, je me dis qu’il avait prémédité son coup depuis des jours, des semaines. Sa gène n’était que feinte, il avait l’intention de me dévaster, tout en restant précautionneux. La colère, je méprise ce sentiment et pourtant la fourbe elle m’étreint tout à fait.
« Clo ?
- Oui, je lui susurrai.
- Je… hé bien c’est difficile…
- …
- Clo ?
- …
- Tu ne dis rien ?
- Non je t’écoute, lui chuchotai-je. Tu sais combien j’adore le son de ta voix, ajoutai-je, un brin mutine.»
Je me dirigeais vers la fenêtre, le soleil m’embrassait, ma main passait alors négligemment dans mes cheveux. Ces moments étaient des rituels, je pouvais les vivre pendant des heures sans éprouver une once de lassitude. Quelle erreur finalement quand on y pense. La crédulité c’est ce qui nous tue.
« Je vais être franc avec toi.
- !!??
- Clo, je crois que nous ne sommes plus compatibles, tu sais en phase quoi…
- Qu…m… ?
- Je sens bien que tu n’es plus heureuse avec moi... nos disputes blablabla… ton boulot… blabla… lâcher prise… »
Ma main se plaqua alors sur ma bouche. J’avais mal. La mauvaise foi plus qu’évidente ne me faisait pas réagir. Je perdais pied. Voilà que je m’effondrai sur le tapis. Mon franc-parler habituellement toujours l’affût s’était volatilisé ! Pouf comme ça. A moi désormais les bégaiements et l’extinction de voix. A y regarder de plus près c’était loin d’être charmant. Quant à lui, il m’avait volé ma répartie !
« Pardon…Clic… biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip
- Mais… je… »
Fin. Il avait raccroché. Mes mains comme si elles devaient s’occuper, enserraient maintenant mes genoux, très fort. Une douleur physique pour amoindrir une douleur morale. Foutaise que d’y croire même une poignée de secondes. Je devrais me tailler les veines, là au moins je trouverai une équivalence.
J’aurais aimé que l’obus me tue, au lieu de cela je ne fais que ressentir mon corps et sa stupide présence. J’ai des haut-le-cœur, les paumes qui suent, la mâchoire qui tire et la pompe qui annonce de dangereux signes de faiblesse. Je raccrochai le combiné et je plaçai, hébétée, une main sur mon cœur. Je tentais de synthétiser malgré moi les informations. Peut-être en avais-je mal saisi le contenu ? C’est une de mes manies, l’analyse. Je ne dois pas dire que c’est une qualité. J’aimerais pouvoir m’extérioriser plus vite, prendre mes ressentis en faire une boule et les envoyer loin, très loin. Mais là mes mains étaient occupées, elles devaient veiller à me prévenir si mon cœur lâchait.
Driiiiiiiiiiiiing. Je ne sais pas où je trouvai la force mais j’étendais le bras.
« Bonjour ma Clo, c’est mamy… »
Je subissais alors la conversation. Je ne pensais qu’à lui, sa froideur récente, son parfum que je décelais encore dans l’atmosphère… Il devait bien me rester une de ses chemises encore empreinte de son odeur. Même une vieille chaussette aurait fait l’affaire ! Puisse Dieu m’entendre et m’exaucer ! Je constatais alors que je tombais bien bas. Je m’en moquais, il n’y avait personne et mamy ne soupçonnait rien. Je devenais un as dans l’art de la dissimulation. C’était ma seule fierté de la journée. Etais-je entrain de redorer mon blason ? Je m’accrochais désespérément à cette idée pathétique.
« Comment va Loïc, ma chérie ?
- La forme.
- Tu l’embrasseras.
- Tu m’étonnes ! Ahahahahha. »
Je produisais un vrai rire fabriqué. Sa résonance m’inquiétait.
« Mamy, je te laisse j’ai un double appel. Bisous
- Bisous ma chérie, prends soin de toi ma Clo. »
Les larmes coulaient à présent. Je ne pouvais plus les retenir. Je m’allongeais alors en la position du fœtus, le combiné sonnant mon agonie à la main.
²²²
Douzième fois que je revis cet épisode. Il n’a rien perdu de son intensité et me laisse toujours aussi brisée.
Mon esprit s’égare, des fantômes m’assaillent. Dans un ultime sursaut d’énergie je me rue sur mon impitoyable alliée, ma bibliothèque et la dévaste. Tout tombe autour de moi. Où est passé ce satané bouquin de Marivaux ? Je l’aperçois enfin, je m’en saisis. Journaux et œuvres diverses est un pavé contenant au moins huit cent pages, et dire que j’avais lu ça, regretté-je. Je le feuillette fébrilement, je parcours Réflexion sur les hommes, mon regard s’arrêtant à chaque nouvelle trace de stabilo jaune. Ah, la voici. « A quoi bon faire des livres pour instruire les hommes ? Les passions n’ont jamais lu, il n’y a point d’expériences pour elles, elles se lassent quelquefois, mais elles ne se corrigent guère, et voilà pourquoi tant d’événements se répètent. »
Des images, des sensations m’habitent, Maxime, Yann et maintenant Loïc… Bon sang n’avais-je donc pas suffisamment lu ? Pourquoi pensais-je que lire la passion m’en éviterait les écueils. Je ne peux pas contrôler mes sentiments, je ne peux pas changer les événements. Ce livre, je pourrais le brûler, mais il n’en serait pas autrement. Toutefois, ma condamnation, j’ai du mal à l’accepter.
Foutue journée, foutus ressentis, Foutus livres. Foutue.
² Mayasuperstar ²


