Défi Tertulia sur extrait d'une chanson des Louise: la plume. Il me plaît car il permettait tout ;)

Dans une alcôve sombre, un homme passe le bout de ses doigts sur un secrétaire en noyer. Il caresse le bois vermoulu ; peut-être lui demande-t-il de révéler son histoire. Devant lui, une vieille Remington poussiéreuse a élu domicile, elle enserre encore une feuille de papier. Les consoeurs de cette dernière, éparses semblent former un manuscrit. L’homme s’en saisit et les rassemble méticuleusement.
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j'te donne la plume pour qu'tu dessines
la plus belle ville que t'aies connue
le plus bel hymne que t'aies voulu
j'te donne la plume
moi j'en veux plus
j'te donne la plume pour savoir vivre
parler, écrire et danser
pour rester ivre, bien éveillé
j'te donne la plume…
²²²
Ne sois pas cruel, je ne veux pas jouer. Si c’est une plaisanterie, sache qu’elle est vraiment de mauvais goût. Je connais ton sens de l’humour, il me désole.
Non ! Vraiment ? Je peux ? Voilà, j’ai la plume, je décide ? Merci.
…
Quel imbécile tu fais, comme si j’allais te la rendre ! Ton erreur te sera fatale. JE SUIS LE SEIGNEUR DU CHATEAU ! AHAHAHAHAHAHAH ! Je maîtrise tout : les caractères, l e s e s p a c e s, le contenu, ma vie et la tienne. Il me plaît d’être omniscient et omnipotent. J’ai de l’ascendance sur toi. Savais-tu que ce désir sommeillait en moi ? Je pense et tout s’exécute. Il n’y a que moi, moi, moi encore moi toujours moi ! Des choses vont changer sois-en assuré, à commencer par…
Mais j’oublie toute forme de politesse. Pour ceux qui découvriraient cette feuille, je veux laisser un message. Je me présente : je suis le nouvel auteur, Théotime Domestos. Oui je sais, j’ai un prénom débile et un nom qui ne l’est pas moins mais le responsable, c’est lui. L’être de papier que je suis, le héros de son cinquième roman inachevé a désormais la plume et il entend bien s’en servir.
Permettez que je vous en dise un peu plus sur mon géniteur. Ses hauts faits sont loin d’être méconnus, c’est un piètre écrivain. Michel, voyons oublie ton sourire figé, nous sommes entre nous et mon affirmation est de notoriété publique. Je suis aigri me direz-vous. Ne me jugez pas hâtivement, entendez mes confidences. Saviez-vous que Michel se retranchait dans un pavillon dans le Vercors pour y vivre ascétiquement ? Donner l’illusion de ne vivre que pour son art force le respect ! Imaginiez-vous que les prénoms précieux et désuets de ses personnages vous les rendaient plus décalés ? Il est plus fashion de s’appeler Théotime ou Priscille. Dégraissez-vous les yeux ! Constatez ! Oublieriez-vous que Domestos est une marque de détartrant pour les WC? Vous êtes possédés ! Admettez que Michel Garnier est un minable. Il écrit comme d’autres se purgent. Son écriture est facile et nauséabonde.
Parfois, il m’interpelle. Sa médiocrité est déconcertante, il va toujours plus loin dans l’ignominie. Non content de m’affubler d’un prénom disons ridicule, il a voulu me créer à son image. Lorsqu’un raté congénital (hé oui) crée un personnage d’une banalité affligeante, cela donne un Théotime Domestos. Je me réfère à la page quatre, je suis décrit comme étant un homme moyen, un être parmi tant d’autres. Dénué de passion comme de don, je me noie dans la masse. Pour couronner le tout je suis de nature indolente, là, mon géniteur s’est surpassé. J’eusse voulu un port altier, une démarche chaloupée, des tempes grisonnantes, un esprit caustique et fantasque, une répartie inégalable. Et même une seule de ces choses. Mais rien ! Si j’avais pu être un fantasme. Que ne suis-je un Werther ou un Juan ? Un héros romantique et torturé ou un dangereux prédateur ? Quelle misère. Michel ne connaît ni l’ironie, ni la cruauté. Tant pis pour vous, si vous vous échinez à le lire vous emprunterez la piste savonneuse de l’abêtissement : vous en perdrez le goût pour les belles lettres. Tragique, n’est-ce pas ? Moi je désespère lorsqu’au début de la page cinq, j’apprends que j’ai une moustache que j’aime lisser. Qui, en 2006, à trente ans, lisse sa moustache? Mais d’abord qui porte une moustache ? Désabusé ? Non, c’est plutôt de la colère. Michel, tu es un butor et puisque j’ai la plume, j’ai bien envie de me venger. Mais bon sang, imbécile, qu’espérais-tu ? Des égards ?
j'te donne la plume pour qu'tu dessines
la plus belle ville que t'aies connue
le plus bel hymne que t'aies voulu
Que veux-tu que j’invente ? Je suis le prince des frustes puisque je suis ton fils. Je désire que tu deviennes un piètre amant et que tu périsses agressé dans une ruelle sombre. Tu vois, je vais aimer te créer des éverests. Je ne suis pas bienveillant. Tout compte fait, j’ai peut-être même du talent pour le crime. Et cette perspective me plaît assez. Elle m’éloigne de toi, je sens que j’ai du panache. Je vais prendre ta place et tu vas comprendre ce qu’est la servitude. Je me sens l’étoffe d’un héros. Franchement, je mérite mieux que de finir entre les mains d’un lecteur miteux aimant le style de Michel Garnier. Les anti-héros n’inspirent que la pitié. J’ai d’autres envies. Je suis le premier personnage qui écrit son histoire : je suis un précurseur.
Je suis heureux d’avoir la plume !
…
Pourquoi ne réagis-tu pas ? Ton visage reste trop impassible pour être honnête.
…
Comment prendre ta place ? J’ai la plume mais pas les idées, la fin mais pas les moyens. Juste deux idées : te voir souffrir et prendre du plaisir. Plus j’y pense et plus je… Bourreau ! Je souffre et tu prends du plaisir !
Pourquoi m’as-tu privé d’imagination ? Pourquoi as-tu résumé ma vie en quatre pages, celle d’en-tête comprise ? Pourquoi t’es-tu plus appesanti sur mes habitudes matinales que sur mon enfance et mon adolescence ?
…
Ma rébellion est-elle une illusion ? Suis-je encore ton esclave ?
…
Méfie-toi. J’ai toujours la plume. Tu as omis de me créer un passé aussi je n’ai pas de conscience. Prends ce dernier feuillet et retire-le de ta machine. N’approche pas tes doigts des touches. Relie ton manuscrit et enferme-le à double tour. Ne me tente pas, je pourrais trouver un moyen de sortir et là…
²²²
Michel retire le dernier feuillet de la Remington. Il pose le manuscrit sur le secrétaire. Et, sans le quitter des yeux, ouvre un des tiroirs. Il en sort une bobine de ficelle et entreprend de relier les feuilles entre elles, avec empressement.
² Mayasuperstar ²

