Je ne suis jamais là où il faut, au moment où il faut. Ce n’est pas un regret juste ce qui se dit de moi, depuis le 18 mai c’est devenu ce qui me définit. Un événement fâcheux a authentifié mon étiquette à 21h13 précises : ce jour-là, je suis mort. Non pas de frayeur ou de rire comme certain pourrait l’entendre, juste mort.
« Il a eu une belle vie, a dit Duval, oui une belle vie » a renchéri Gauthier. Au crématorium, c’est par des collègues de boulot, des cons que l’on a résumé ma vie. Quelques mots anodins pour simplifier ce qu’a été mon existence. Je crois que je méritais mieux. Je n’aime pas les omissions lexicales, j’ai 32 ans et ma fin, je ne la souhaitais pas si tôt. Sauf qu’aujourd’hui, je suis là, dans la ouate, la chaleur et la pénombre et que je suis mort.
La petite sauterie après cuisson a été très émouvante, si j’avais été vivant, je crois que j’aurai versé ma larme. Les amis étaient là, pour la plupart, je ne les avais pas revus depuis 15 ans. Duval, Gauthier, Sanchez de l’informatique et Hébert des ressources humaines et les autres blaguaient l’œil sec. Eve, ma femme toute de noir vêtue, très chic - ceci dit, on ne peut lui enlever cette qualité, elle a toujours eu un goût remarquable - et le teint frais faisait circuler la pizza; Liliane, ma maîtresse, égale à elle-même, la mine déconfite et le rimmel coulant dodelinait de la tête, sa main posée sur le coeur. Elle partageait une coupe avec mon père, aussi raide et taciturne qu’à l’accoutumée. Quelques voisins - vraisemblablement parce qu’ils avaient vu de la lumière - se tenaient au fond de la salle, ils se plaisaient à raconter des anecdotes dont je n’étais même pas le héros. Xavier, mon frère que je cherchais avec instance brillait par son absence, j’aurais quand même aimé qu’il raccourcisse ses vacances à Bali : ce n’est pas tous les jours que l’on me rend les derniers honneurs. Je contemplais, assis sur le rebord de la cheminée, tout ce beau monde, stupéfait par le cœur sec des uns et celui trop imbibé des autres. Décidemment, tous étaient des égoïstes centrés sur eux alors que c’était quand même moi qui étais mort.
Je suis le numéro 1 de l’écuelle en plastique à trous chauffants. Enfin non, en fait, c’est mon père, mais à force de courage, de persévérance et de finesse, je l’ai convaincu de m’en donner la direction, il y a quelques mois. Il m’a loué sa chaire me mettant au défi. Mon père est ainsi, je n’ai pas sa confiance, je dois la gagner même si je sais que je continue à ses yeux d’être un bon à rien. Toutefois, je suis fier, j’ai bien failli gagner, j’aurai pu révolutionner le monde des écuelles en plastique, si j’avais pu aller au bout de mon mandat. Depuis le vieux a repris les rênes, bien content de m’avoir évincé finalement. J’ai toujours couru après la reconnaissance de mon père, mais aujourd’hui je n’ai rien à lui dire. Je sais juste qu’il est sec et que je ne l’aime pas. Mais, plus rien n’a d’importance depuis que je suis mort.
Ma femme Eve, est belle, intelligente et nous entretenons avec classe un couple social. L’amour a fait place aux ressentiments, aux reproches, très tôt, la seule chose aujourd’hui qu’elle tolère chez moi, c’est la profondeur de mon compte en banque. Je me demande souvent pourquoi je l’ai épousée, je crois que c’est parce qu’elle est une vitrine extraordinaire. Aux yeux des autres, nous sommes parfaits. Mais, elle n’a jamais voulu d’enfant, parce que je ne le lui ai jamais demandé, m’a-t-elle déclaré une fois. Elle ne m’a jamais aimé sans doute pour les mêmes raisons, lui avais-je répliqué. Eve est comme ça, il faut lui demander les choses et elle doit consentir. Tout de suite, je brûle d’envie qu’elle me voit, non pas pour tenter de me racheter et d’éclaircir certains points obscurs de notre mariage, vivant je n’avais rien à lui dire, il ne faut pas croire que la mort résout tout. Mais, si elle me voyait, elle aurait la frousse, je la connais bien. Je m’imagine bien apparaître les yeux révulsés et planant au milieu de la salle à manger, puis entreprendre de la suivre partout sans dire un mot pendant des heures. Oui, elle serait terrifiée, je dois dire que mon plaisir serait infini. Mais je sais que je n’éprouve plus de plaisir depuis que je suis mort.
Ma secrétaire m’est dévouée. J’ai eu une aventure avec elle, il y a de cela deux ans. Je ne touchais plus Eve depuis des mois et Liliane était là. Oh, elle n’est pas franchement belle, mais elle était disponible. Cela m’a suffi, un temps, puis nous avons rompu et aujourd’hui, nous ne couchons ensemble qu’occasionnellement. Tous les vendredis soirs en fait, parce que mon emploi du temps est serré depuis que je suis à la tête de l’entreprise. J’aurais pu avoir envie de me manifester et lui parler, mais à bien y réfléchir, je ne suis pas essentiel dans sa vie. En ce vendredi 23, je la vois heureuse dans les bras de mon père parce que je n’étais qu’une parenthèse pratique. Je suis interchangeable depuis que je suis mort.
La mort c’est merdique, voilà quels auraient été mes mots, il y a quelques jours. On vous arrache à ceux qui vous aiment, la plupart du temps sans demander votre avis et vous vous retrouvez ici. L’endroit est indéfinissable, les sensations y ont disparu, les sentiments s’amoindrissent, l’inanité vous définit. Les couleurs s’estompent, la moiteur, la passion, les odeurs, tout ce qui m’était essentiel s’est évanoui. Je crois qu’ici c’est un repère de dépressifs où le rien et le vide font la loi. C’est triste d’être mort.
Les vivants entretiennent la mémoire, donc un semblant d’existence mais quand ils ne pensent pas que deviennent les défunts ? Ma femme ne gardera de moi que mon compte en banque jusqu’à ce qu’elle le dilapide et trouve un nouveau pigeon, mon père qui n’a jamais eu de fils de 32 ans, prend ma place et console ma secrétaire, mes collègues et mes amis m’ont déjà évacué pour reprendre leur quotidien. Les souvenirs des vivants réchauffent les morts, l’indifférence les tue. Et pourtant je suis déjà mort…
Et pas de la plus belle façon en plus ! Mercredi, j’observais le soleil couchant à la fenêtre de mon bureau. J’étais monté sur mon siège pour me donner cette douce sensation de liberté et je me disais la poitrine à l’extérieur : « Tu vois Antoine, si tu le voulais, tu pourrais sauter, c’est toi qui mène la barque, c’est toi qui comm… » Et quelqu’un m’a poussé, rompant ma réflexion. L’instant précédant ma mort fut infini, la rage et la douleur se sont emparées de moi, puis tout s’est suspendu et je suis mort.
Sanchez ? Eva ? Papa ? Qu’importe. Mais même mon lâche assassin ne me donne pas d’existence ! Je ne sens ni ses remords, ni son repentir. Les gens n’ont-ils donc aucun sentiment ? Dis, toi, tu ne me connais pas, mais j’ai l’espoir, que le souvenir de cette conversation fera naître autre chose que de l’impassibilité. Ce n’est pas commun de discuter avec un mort.
Fred se réveille, le souffle coupé et balaye sa chambre du regard. Tout semblait si réel. Il se lève précipitamment et court récupérer sur la pile de la table basse le journal de mercredi. Il tourne les pages fébrilement puis lis à voix basse les lignes suivantes : La communauté des écuelles en caoutchouc est en deuil, Antoine Debray, le PDG des entreprises ‘Debray et plastique’ a trébuché de son fauteuil. Il a fait une chute de sept étages et il est mort sur le coup.
Sujet imposé pour l'expo fin mai. Exécuter une des dix pièces d'une photo choisie par la boss de l'atelier. L' assembler avec celles des autres pour donner un truc sympa.
Obligée de prendre la peinture et de ripoliniser l'espace. Walaaa: voilà mme N°4 par moi. Franchement au pinceau et sur une toile aussi grande, c'est ..euh ...bref définitivement pas mon truc.
Les trucs qui me gavent:
- Les pierres planent.
- Mon portable fait des photos de m**. Sisi, en vrai le bleu est wow.
.Les principaux traits de mon caractère.
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Idéaliste et désorganisée
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La qualité que je désire chez un homme.
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Toutes en un pack, c’est bien… sinon juste qu’il m’aime :D.
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La qualité que je désire chez une femme.
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La franchise
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Ce que j’apprécie le plus chez mes amis.
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Leur humour, leur tempérance
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Mon principal défaut
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La sensibilité, l’intransigeance (sisi)
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Mon occupation préférée
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Lire un bon bouquin au soleil près de la mer, dans mon cuir, adossée à un rocher.
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Mon plus grand malheur
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Ne pas toujours dire tout.
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Ce que je voudrais être
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Un corsaire de l’espace …ou quelqu’un avec une cape.
… Han ok, disons juste quelqu’un d’accompli et serein.
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Le pays où je désire vivre
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Peu importe, juste qu’il fasse chaud et qu’il y ait les gens que j’aime. Ici finalement, ce n’est pas si mal.
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La couleur que je préfère
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Les couleurs vives parce que j’aime les contrastes. (Et je crois que chez les gens c’est pareil.)
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Mes auteurs favoris
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Comme ils viennent… Cohen, Balzac, Laclos, Mirbeau, Pascal, Bossuet, Lautréamont, Barbey d’Aurévilly, Proust, Wilde, Garcia Marquez, Darrieussec, Houellebecq, Laurens, Van Cauwelaert, Eco, Bazin, Mauriac, Desplechin, Nothomb, Gavalda, Gauthier, Chrétien de Troyes, Dumas, Poe, Villiers de l’Isle-Adam… euh…le théâtre de Racine par-dessus tout parce que ses personnages féminins sont à couper le souffle puis Musset, Anouilh, Giraudoux et Shakespeare ; la poésie de Verlaine, Rimbaud, Eluard, Mallarmé et Breton. En fait, des œuvres ou des morceaux précis. Je n’ai plus jamais regardé le monde de la même manière après.
Nonon, je n’ai pas oublié Levy, Musso, Werber. Ils n’y sont pas, c’est tout :D.
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Mes héros dans la fiction
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Solal pour sa clairvoyance, Valmont pour ses combats, Louis (Le Noeud de vipères) pour son ironie mordante.
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Mes héroïnes dans la fiction
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Phèdre parce que bon c’est Phèdre, pour son essence tout simplement ; Margot de Valois pour ses intrigues, son intelligence (et pour La Môle ;D) ; Marguerite Gautier (La Dames aux camélias) parce qu’elle est une courtisane et qu’elle me prend aux tripes, à chaque fois.
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Mes compositeurs préférés
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Chopin sans hésiter, Rachmaninov, Liszt. Tous des pianistes romantiques, huhuhu…
Je peux ajouter ici que j'aime Louise Attaque, Les Têtes raides, La rue Ketanou, Les Ogres de Barback, Les tit'nassels, La Tordue, Debout sur le zinc, Mickey, Noir Désir, Les Petites Bourrettes, Cali, M, Delerm, Les Wriggles, Luke, Les Sinsé, Groundation, et la bande des O: Mano Solo, Volo, Tryo, Indo, Placebo, Ayo, Dionysos... et puis Le Clandestin (merci Isie parce que c'est bien) J'en oublie c'est sûr...ah si Hélène Segara... bah quoi |
Mes peintres favoris
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Monet, Moreau, Degas
Puis Claudel et Rodin parce que je ne sais pas où les mettre et parce que bon.
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Mes héros, héroïnes dans la vie réelle
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Certains de mes amis, sûrement pour leur capacité à rebondir.
Sinon je suis une fan de Mats Wilander, Goran Ivanicevic, André Agassi, Marat Safin et Jim Courier mais je ne sais pas si ça compte. ( berk et reberk sur Pete Sempras et l’autre au fut’ à carreaux dont j’ai oublié le nom… ahahah )
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Mes plats et boissons préférés
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Les lasagnes, en fait les pâtes en général avec un filet d’huile d’olive et un chouillat de parmesan mmmhhh trop bon. Le pepsi, la volvic et le vin qd c’est du bon (je n’oublie pas le muscat, mon péché)
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Mes noms favoris
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Quoi les miens ?
Ben je dirais des mots à la place : j’aime bien galimatias, élucubration et maïeutique. Et ne me demandez pas pourquoi, je ne sais pas.
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Ce que je déteste par-dessous tout
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Les crétins en général, dont ceux qui tapent ou qui crient parce qu’ils ne savent pas quoi dire.
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Personnage historique que je déteste le plus.
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Probablement quelques tyrans.
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Le fait militaire que j'admire le plus
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Je passe, j’aime pas.
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La réforme que j'estime le plus.
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Pas la dernière de l’Education nationale en tout cas.
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Le don de la nature que je voudrais avoir.
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L’ubiquité
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Comment j'aimerais mourir.
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Je n’aimerais pas tout court. Mourir c’est merdique.
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État présent de mon esprit.
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Ça va plutôt pas mal.
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Ma devise.
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Un Carpe diem ou un de ses dérivés.
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Tandis que Samuel l’observe à la dérobée, un divertissement qu’il pratique souvent ; les yeux bruns et perçants de Léa s’éternisent comme tous les samedis soirs sur la lithographie du salon. Bientôt s’ensuivra la rituelle discussion sur la signification de l’œuvre et sur les peintres aimés, et ce autour d’une coupe. Le vin remplira son office, il sera le prétexte au partage et à l’échange amical. Samuel s’attarde avec bienveillance sur l’encolure de la jeune femme qui révèle élégamment la naissance de ses seins, puis embrasse de loin –évidemment- sa chute de reins interminable en soupirant sans bruit. Elle décide alors de s’asseoir confortablement sur le canapé, la main droite savamment posée sur la tempe. Elle le contemple mais ne dit mot.
Tout œil aiguisé saisirait en cet instant que les regards se mentent préférant refuser de s’enlacer. Lui, reprend sa lecture ou du moins se plait à le faire croire, en fait il voit ce qui est et envisage ce qui pourrait être. Un sourire demande à éclore au bord de ses lèvres, il le refreine dans un souffle, maîtrisant ses gestes et ses sensations. Il aimerait bien changer mais il ne prend pas le risque ; il laisse toutefois le sourire déborder à l’intérieur. Elle aussi est pensive, elle l’effeuille avec les yeux, elle le sait bien mis et rêve de la chaleur de ses bras. Comme elle frissonne un peu, elle se lève brusquement pour rompre le charme, et ramène, quelques secondes plus tard, les deux verres contenant le précieux liquide. Les prunelles brillantes, elle offre à son ami un irrésistible sourire et un à la tienne doux, chaud et sonore. Elle se dit qu’aujourd’hui, elle pourrait bien le surprendre, si seulement elle osait. Au lieu de cela, elle se contente de tremper délicatement ses lèvres brûlantes dans le vin, en soupirant, sans bruit.
Ils se souviennent de concert de leur première rencontre ; c’était un jour de mai, il y a tout juste deux ans. Il l’avait repoussée parce qu’elle était un peu ivre et trop entreprenante. Elle lui plut dans l’instant pourtant, mais les femmes peu farouches qui s’offraient le répugnaient : il l’avait testé. Ce soir-là, il ne voulut pas d’elle. Déçue, blessée aussi, elle se détourna pour tomber dans les filets de Yann, son ami, le dernier des connards avec elle ; ils eurent une aventure fugitive. Le venin de la jalousie s’insinua très vite en Samuel, une sensation extrême qu’il détestât ; à chaque minute, il mourrait d’envie de frapper son presque frère, car il se moquait d’elle et la trompait à chaque occasion.
Ils vécurent pourtant tous les trois quelques mois dans l’appartement, Samuel couvrant maladroitement les frasques de son ami à quelqu’un qui n’était pas dupe et qui s’installait dans ses meubles comme dans son cœur. Un matin enfin, Yann fit son sac, il embrassa fraternellement son ami, lui révélant qu’il savait, qu’il regrettait et qu’elle ne comptait pas pour lui : désormais, il lui laissait le champ libre. Il laissa choir Léa aussi élégamment qu’il l’avait aimée prétextant un manque de feeling et partit s’installer chez Camille la petite blonde du troisième. Samuel n’en demandait pas tant.
Léa aurait pu partir mais elle resta. Elle eut d’abord la mine défaite, le cœur en lambeaux et une sensation de vide immense. Les ruptures, elle en avait connu des tas et elle les subissait toujours. Yann s’était servi d’elle mais son récent ami était là et ça lui suffisait. Elle se reprit à rire, à plaisanter partageant avec son hôte une énigmatique amitié. Que pouvait-il naître de cela puisqu’ il n’osait pas et qu’elle n’osait plus ? Ils partageaient quelques sorties, des amis, des soirées du samedi suivies de nuits à discuter en sirotant un verre de rouge : bref tout ce qu’ils s’étaient interdits avant. Les liens existaient, se renforçaient mais tout contact était banni. L’envie était là, bien prégnante, mais la peur de se retrouver encore une fois sans rien et plus vide encore surpassait tout, même les sentiments.
Ce soir, alors que toute possibilité semble défunte, pour s’extraire du canapé, elle effleure de sa main le torse de son ami juste à l’embrasure de sa chemise, peut-être un acte manqué pour sentir son cœur battre pour de vrai, sûrement. Le temps se suspend quelques interminables secondes, la couleur pourpre vient respectivement se loger sur leurs joues. Le cœur bondissant, il décide de prendre son geste pour une invitation. Il se hasarde sur le visage qui n’est étrangement plus familier et lui invente une dimension nouvelle, une existence qu’elle s’empresse de créer à son tour : un amour des plus tendres s’imprime dans les caresses. Dès lors, s’échangent les baisers furtifs, ceux qui rassurent en prenant la température ; ils se posent ingénument au bord des lèvres ou dans le cou et s’approprient avec bonheur les odeurs. Les mêmes baisers s’intensifient et s’enhardissent, ils s’insinuent doucement puis plus vite. Maintenant que les cœurs s’emballent, les mains fiévreuses explorent et épousent les contours, elles s’installent caressantes au creux de la nuque ou le long du dos. Les corps s’enlacent et se lovent au creux du vieux canapé ; les respirations se veulent saccadées indiquant l’instant magique précédant la perte de contrôle. Une armée de doigts aventureux part à l’assaut des vêtements, mais une main sortie de nulle part brise le tableau, elle repousse faiblement l’un des corps et stoppe les élans. Un non étouffé s’échappe alors d’une bouche. Lui, interdit et plein de questions, les cheveux en bataille, se met à genoux et la dévisage, il sait qu’un court instant il a perdu son regard. Elle, désorientée lui murmure dans un souffle qu’elle s’est trompée, qu’elle s’excuse. Elle ne ressent rien, juste le besoin de foutre le camp très vite pour laisser libre cours à sa panique. Les deux jeunes gens misérables et meurtris se réajustent dans l’urgence. Ils s’efforcent de récupérer un peu de consistance, mais aucun ne parlent. Les regards se mentent à nouveau refusant de s’épouser, se fuyant tout à fait. L’atmosphère est pesante, les émotions se livrent bataille à l’intérieur. Samuel se maudit d’avoir cru comprendre les signes, ravale son envie et sa frustration alors qu’une infime partie de lui le fait douter. Et s’il n’avait pas fait ce qu’il fallait ? Léa sent dans ses entrailles un phénomène singulier, des cailloux s’effritent pour devenir sable et le désert s’installe. Il la désire, mais il ne l’aime pas.
Les deux ont froid, si froid soudain qu’ils prient pour que quelque chose change, que le temps devienne élastique, que l’on soit avant ou plus tard mais pas maintenant, et pas là.
Et pourtant le lien doux et infini que certains se plaisent de nommer amour, il existe. Alors pourquoi ? Pourquoi la mise en œuvre s’il y a l’hésitation ? Pourquoi se dérober si ce qui va est à portée de main ? Pourquoi esquisser un pas si c’est pour reculer ? Pourquoi la peur domine-t-elle le monde ? Pourquoi personne ne rassure l’autre ?
Celui qui ose est celui qui doute le moins, il ne s’engagerait pas dans une cause perdue d’avance. La lâcheté sous-tend juste la peur d’être heureux et le besoin quasi systématique de briser le possible en un claquement de doigt. Léa relègue les soubresauts de son ventre au dernier plan, elle vit une histoire sans issue. Sa clairvoyance, si elle en est une, apparaît sans crier gare, au moment le moins opportun, et ravage tout. Ses incertitudes naissent d’un rien, elles s’en nourrissent jusqu’à prendre toute la place. Samuel a commis un acte infime pour certains infâme : l’espace d’un instant, il perdu son regard.
Si nous sommes incapables d'aimer,
c'est peut-être parce que nous désirons être aimés,
c'est-à-dire que nous voulons quelque chose de l'autre,
au lieu de venir à lui sans revendication et ne vouloir que sa simple présence.
KUNDERA - L’INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ DE L’ÊTRE
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