Lui et moi : une banale attraction physique. On existait occasionnellement, puis de manière plus régulière. J’avais vingt ans, je fréquentais la faculté de lettres, la fleur aux dents. Bourrée de désirs, et habitée d’une soif d’apprendre inextinguible, je caressais, et j’étais loin d’être la seule, le désir de changer le monde. Lui avait trente ans. Il était plus rangé, plus tempéré. Il enviait mon côté bohémien et léger, j’adorais son côté propret et bienveillant. Il me rassurait : j’étais bien.
Un jour, il y eut ce fameux séminaire. Il me proposa une place dans ses bagages, sans hésiter, j’acceptais excitée. Il changeait mes plans : il comprenait mon mécanisme et je jubilais. De plus, il percevait mon attraction pour la cité des Doges, pour Othello et Chateaubriand. Deux mois lui avait suffit pour déceler ce qui me définissait. Deux mois que je brûlais, entre euphorie et plaisirs volés et j’étais bien.
Il me déposa en ville, c’était un jeudi de mai, je m’en souviens précisément. Au premier pied posé à terre, je fus séduite. J’aimais tout et encore plus. Je fondais devant l’architecture et les sensations. Debout au centre de la place San Marco, je recevais tout de plein fouet : l’horloge, la basilique, les amoureux et même les pigeons : j’étais fascinée. Je me sentais seule et sur le toit du monde. Bon sang que j’étais bien.
Arriva le soir, exténuée, je le rejoignis. Le dîner et la discussion nous menèrent à l’aube sur cette même place, sous un réverbère. Là, régnait un calme sans pareil. Vint alors l’instant où le dos de ses doigts effleura le mien. Après avoir exercé une interminable pression presque imperceptible, il aventura son annulaire pour caresser ma paume : il suscita une sensation inconnue et délicieuse : une sorte de miel au creux de mon ventre. Je connaissais déjà par cœur chaque parcelle de son corps. Alors, comment ce ressenti avait-il pu m’échapper ? Sans mon aval, ma paume s’ouvrit, mes doigts commencèrent à se déployer comme pour l’inviter. Le temps se suspendit. Engaillardi par ma passive résistance, il se fit plus ardent et partit à l’exploration de mes phalanges. Il les gravit une à une en prenant soin d’en visiter tous les secrets. Il préparait son chemin avec sagesse. Si bien que ma main, rendant les armes, dévoila ses interstices. J’étais au supplice quand il glissa ses doigts entre les miens puis nos paumes se joignirent pour s’épouser. Une ultime caresse de son pouce scella notre union. Que m’arrivait-il ? Où était passé ce désir incandescent que je ressentais toujours en sa présence ? Il semblait avoir fait place à cette petite boule de chaleur désormais lovée en moi. Je m’y accoutumais comme si elle avait toujours eu sa place. Etait-ce cela la plénitude ? Elle m’enveloppait, c’était doux et chaud, j’en rougissais. Dieu, que j’étais bien.
Toute à mes sensations nouvelles, je ne vis pas qu’il me faisait maintenant face. Il plongea ingénument son regard dans le mien, j’étais à sa merci. Comme le marin victime du chant des sirènes, je me livrais confiante ignorant le danger. Comment son magnétisme avait–il pu m’échapper ? Ce lieu était-il magique ? Force de constater que le piège se refermait sur moi. Je pris conscience qu’il avait une main gauche lorsqu’il dessina le contour de mon visage. Je fus surprise : je ne connaissais que celle imbriquée dans la mienne. Puis, il déposa un baiser presque chaste sur mes lèvres, en réponse mon cœur s’emballa de plus belle. Il m’entoura de ses bras. Je ne maîtrisais plus rien. Il me laissait pantelante, je l’avais pourtant embrassé un bon millier de fois ! Là, ça n’avait rien à voir. La petite boule de chaleur se répandit et explora même la racine de mes cheveux. Alors toutes mes questions et mes craintes fondirent. Je crois qu’en cet instant, j’aurais pu marcher sur l’eau. De moi, désormais il pouvait tout.
***
Dix bonnes années se sont écoulées. Ben et elle n’existent plus depuis fort longtemps. Un jour, elle a poursuivi, seule son chemin, s’autorisant d’autres fruits. Elle s’ennuyait. Et pourtant, la voici, aujourd’hui sur cette même place, il est sept heures du matin, comme l’autre fois. Adossée au réverbère, elle attend. Elle ferme les yeux et l’effleure. Le contact métallique et froid lui glace le sang.
Si vous la voyiez errer ainsi en cet endroit. Je n’ose penser ce que vous pourriez en déduire. Il est vrai qu’elle n’est pas très agréable à regarder. Elle est vieille et décharnée vêtue d’une interminable cape noire. Il ne lui manque que la faux, là, l’illusion serait parfaite. Pourquoi diable, un tel revirement ? Cette question me brûle les lèvres. J’imagine que maintes fois elle a voulu recréer l’instant qui fut son eldorado. Les hommes d’abord, puis les photos, les films, les livres rien n’y fit. Aujourd’hui, elle ose venir ici. Même confluence des planètes ? Peut-être. Certains vont à Lourdes lorsqu’ils sont accablés, elle, elle vient ici. Venise est-elle aussi le berceau de la désespérance ?
Il y a longtemps, elle a embrassé l’aube d’été, la perspective de son existence a bouleversé sa vie. Elle n’a pas pris l’expérience comme un cadeau, elle est juste devenue esclave de la situation, voulant la revivre encore et encore. L’ironie est qu’elle ne fit que s’en éloigner.
Ben ou un autre qu’importe. Enfin, voilà qu’elle fixe étrangement cet homme en imper gris. Avec dans l’idée que finalement elle a eu tort, c’était peut-être simplement parce que c’était lui.
mayasuperstar - janvier 2007


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Commentaires
quelque part par là, j...
Par isie le 27/09/2009 à 22h50
Qui a connu l'amour une fois ne peux plus vivre sans, et c'est parfois même bien difficile de vivre avec.
Amusant, je revois la place san marco à la tombée du jour, par une soirée humide de mars, alors que je m'y promenais un peu à l'écart du groupe où j'étais....
mmmmmmmh
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