Pigments

aimer ou désir d'être aimé

le 17/05/2008 à 17h02

Tandis que Samuel l’observe à la dérobée, un divertissement qu’il pratique souvent ; les yeux bruns et perçants de Léa s’éternisent comme tous les samedis soirs sur la lithographie du salon. Bientôt s’ensuivra la rituelle discussion sur la signification de l’œuvre et sur les peintres aimés, et ce autour d’une coupe. Le vin remplira son office, il sera le prétexte au partage et à l’échange amical. Samuel s’attarde avec bienveillance sur l’encolure de la jeune femme qui révèle élégamment la naissance de ses seins, puis embrasse de loin –évidemment- sa chute de reins interminable en soupirant sans bruit. Elle décide alors de s’asseoir confortablement sur le canapé, la main droite savamment posée sur la tempe. Elle le contemple mais ne dit mot.
Tout œil aiguisé saisirait en cet instant que les regards se mentent préférant refuser de s’enlacer. Lui, reprend sa lecture ou du moins se plait à le faire croire, en fait il voit ce qui est et envisage ce qui pourrait être. Un sourire demande à éclore au bord de ses lèvres, il le refreine dans un souffle, maîtrisant ses gestes et ses sensations. Il aimerait bien changer mais il ne prend pas le risque ; il laisse toutefois le sourire déborder à l’intérieur. Elle aussi est pensive, elle l’effeuille avec les yeux, elle le sait bien mis et rêve de la chaleur de ses bras. Comme elle frissonne un peu, elle se lève brusquement pour rompre le charme, et ramène, quelques secondes plus tard, les deux verres contenant le précieux liquide. Les prunelles brillantes, elle offre à son ami un irrésistible sourire et un à la tienne doux, chaud et sonore. Elle se dit qu’aujourd’hui, elle pourrait bien le surprendre, si seulement elle osait. Au lieu de cela, elle se contente de tremper délicatement ses lèvres brûlantes dans le vin, en soupirant, sans bruit.

Ils se souviennent de concert de leur première rencontre ; c’était un jour de mai, il y a tout juste deux ans. Il l’avait repoussée parce qu’elle était un peu ivre et trop entreprenante. Elle lui plut dans l’instant pourtant, mais les femmes peu farouches qui s’offraient le répugnaient : il l’avait testé. Ce soir-là, il ne voulut pas d’elle. Déçue, blessée aussi, elle se détourna pour tomber dans les filets de Yann, son ami, le dernier des connards avec elle ; ils eurent une aventure fugitive. Le venin de la jalousie s’insinua très vite en Samuel, une sensation extrême qu’il détestât ; à chaque minute, il mourrait d’envie de frapper son presque frère, car il se moquait d’elle et la trompait à chaque occasion.
Ils vécurent pourtant tous les trois quelques mois dans l’appartement, Samuel couvrant maladroitement les frasques de son ami à quelqu’un qui n’était pas dupe et qui s’installait dans ses meubles comme dans son cœur. Un matin enfin, Yann fit son sac, il embrassa fraternellement son ami, lui révélant qu’il savait, qu’il regrettait et qu’elle ne comptait pas pour lui : désormais, il lui laissait le champ libre. Il laissa choir Léa aussi élégamment qu’il l’avait aimée prétextant un manque de feeling et partit s’installer chez Camille la petite blonde du troisième. Samuel n’en demandait pas tant.
Léa aurait pu partir mais elle resta. Elle eut d’abord la mine défaite, le cœur en lambeaux et une sensation de vide immense. Les ruptures, elle en avait connu des tas et elle les subissait toujours. Yann s’était servi d’elle mais son récent ami était là et ça lui suffisait. Elle se reprit à rire, à plaisanter partageant avec son hôte une énigmatique amitié. Que pouvait-il naître de cela puisqu’ il n’osait pas et qu’elle n’osait plus ? Ils partageaient quelques sorties, des amis, des soirées du samedi suivies de nuits à discuter en sirotant un verre de rouge : bref tout ce qu’ils s’étaient interdits avant. Les liens existaient, se renforçaient mais tout contact était banni. L’envie était là, bien prégnante, mais la peur de se retrouver encore une fois sans rien et plus vide encore surpassait tout, même les sentiments.

Ce soir, alors que toute possibilité semble défunte, pour s’extraire du canapé, elle effleure de sa main le torse de son ami juste à l’embrasure de sa chemise, peut-être un acte manqué pour sentir son cœur battre pour de vrai, sûrement. Le temps se suspend quelques interminables secondes, la couleur pourpre vient respectivement se loger sur leurs joues. Le cœur bondissant, il décide de prendre son geste pour une invitation. Il se hasarde sur le visage qui n’est étrangement plus familier et lui invente une dimension nouvelle, une existence qu’elle s’empresse de créer à son tour : un amour des plus tendres s’imprime dans les caresses. Dès lors, s’échangent les baisers furtifs, ceux qui rassurent en prenant la température ; ils se posent ingénument au bord des lèvres ou dans le cou et s’approprient avec bonheur les odeurs. Les mêmes baisers s’intensifient et s’enhardissent, ils s’insinuent doucement puis plus vite. Maintenant que les cœurs s’emballent, les mains fiévreuses explorent et épousent les contours, elles s’installent caressantes au creux de la nuque ou le long du dos. Les corps s’enlacent et se lovent au creux du vieux canapé ; les respirations se veulent saccadées indiquant l’instant magique précédant la perte de contrôle. Une armée de doigts aventureux part à l’assaut des vêtements, mais une main sortie de nulle part brise le tableau, elle repousse faiblement l’un des corps et stoppe les élans. Un non étouffé s’échappe alors d’une bouche. Lui, interdit et plein de questions, les cheveux en bataille, se met à genoux et la dévisage, il sait qu’un court instant il a perdu son regard. Elle, désorientée lui murmure dans un souffle qu’elle s’est trompée, qu’elle s’excuse. Elle ne ressent rien, juste le besoin de foutre le camp très vite pour laisser libre cours à sa panique. Les deux jeunes gens misérables et meurtris se réajustent dans l’urgence. Ils s’efforcent de récupérer un peu de consistance, mais aucun ne parlent. Les regards se mentent à nouveau refusant de s’épouser, se fuyant tout à fait. L’atmosphère est pesante, les émotions se livrent bataille à l’intérieur. Samuel se maudit d’avoir cru comprendre les signes, ravale son envie et sa frustration alors qu’une infime partie de lui le fait douter. Et s’il n’avait pas fait ce qu’il fallait ? Léa sent dans ses entrailles un phénomène singulier, des cailloux s’effritent pour devenir sable et le désert s’installe. Il la désire, mais il ne l’aime pas.
Les deux ont froid, si froid soudain qu’ils prient pour que quelque chose change, que le temps devienne élastique, que l’on soit avant ou plus tard mais pas maintenant, et pas là.

Et pourtant le lien doux et infini que certains se plaisent de nommer amour, il existe. Alors pourquoi ? Pourquoi la mise en œuvre s’il y a l’hésitation ? Pourquoi se dérober si ce qui va est à portée de main ? Pourquoi esquisser un pas si c’est pour reculer ? Pourquoi la peur domine-t-elle le monde ? Pourquoi personne ne rassure l’autre ?
Celui qui ose est celui qui doute le moins, il ne s’engagerait pas dans une cause perdue d’avance. La lâcheté sous-tend juste la peur d’être heureux et le besoin quasi systématique de briser le possible en un claquement de doigt. Léa relègue les soubresauts de son ventre au dernier plan, elle vit une histoire sans issue. Sa clairvoyance, si elle en est une, apparaît sans crier gare, au moment le moins opportun, et ravage tout. Ses incertitudes naissent d’un rien, elles s’en nourrissent jusqu’à prendre toute la place. Samuel a commis un acte infime pour certains infâme : l’espace d’un instant, il perdu son regard.

Si nous sommes incapables d'aimer,
c'est peut-être parce que nous désirons être aimés,
c'est-à-dire que nous voulons quelque chose de l'autre,
au lieu de venir à lui sans revendication et ne vouloir que sa simple présence.

KUNDERA - L’INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ DE L’ÊTRE





Commentaires

Avatar de isie

quelque part par là, j...

Par isie le 18/05/2008 à 15h08

mouais.
Arrêter de te lire en fait.
Ou pas mais lire plus tard.


Boule dans le ventre

Par Barbouille le 18/05/2008 à 13h27

Joli texte, bravo !
Je reconnais bien là ton écriture et qques éléments ne me sont pas étrangers ;o)

Avatar de jfred

appel à la révolution ...

Par jfred le 18/05/2008 à 10h50

il se ballade parfois dans ta cervelle de bien jolies choses. Ce texte en fait parti..

et je demeure persuadé que tu es quelqu'un de très connu dans le monde littéraire, et que tu te caches sous une bloggeuse anonyme!!ptdrrrr

Par tef le 17/05/2008 à 21h12

beau texte... ça me laisse pensive et sans mots...



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