Lexode Créer un blog
Signaler un abusFermer

Pigments

8

le 06/12/2009 à 14h03

Je fonce. Dans mon sillage, je laisse un peu de gomme et une légère odeur de brûlé. Le pied écrasant la pédale de l’accélérateur, je m’injecte des sensations. Les baffles de la sono vomissent une musique sourde et puissante qui s’échappe dans l’habitacle et se répand dans ma cage thoracique. Ainsi, rivé dans mon siège, derrière mes yeux voilés, je perçois des gyrophares qui encore aujourd’hui ne seront pas pour moi. Je regrette que les pneus ne soient pas un peu plus lisses. Je freine brusquement, m’arrête sur le terre-plein. Et je chiale enfin, libérant la pression. Ce qui me fait le plus mal, c’est le scénario puant qui se répète inlassablement et qui précède le flot de larmes… Dis, le sais –tu que ce sont tes cheveux que je sens et tes mains que je cherche quand je suis dans leurs bras ?

Le long du couloir, tu prends la direction du garage. Avec Anna, Tu as eu envie de t’ouvrir une bonne bouteille. Ce que tu aimes c’est siroter du vin rouge avec ton amie parce qu’il amène toujours la confidence. Et aujourd’hui, tu as de belles choses à raconter. Tu changes, tu acceptes, tu t’ouvres, tu aimes. Depuis peu, tu as décidé de ne plus vivre à vingt à l’heure et tu t’es promise de rouler sans ceinture de sécurité. Tu apprends la confiance et le don de soi, tu sais qu’Anna sera heureuse de partager ce bonheur avec toi. Tu as quitté plus tôt ton travail, en traversant une partie de la maison, c’est encore à moi que tu penses. : mes mots qui se perdent dans tes cheveux, mes mains qui te réinventent et mon souffle qui t’oxygène. Tu aimes, tu es aimée. Tu effleures enfin du doigt ce qui te va. Tu es heureuse, ça te fait peur mais il suffit que mon regard t’enveloppe pour que tout s’envole. Oh oui, tu aimes, tu acceptes de le sentir et de le dire. C’est dans ces moments-là que je crois que mon cœur pourrait exploser.
Elle est adossée sur le capot de la 307, je lui fais l’amour. A elle, l’autre femme, celle qui ne compte pas et qui gît entre mes bras. Je serais con de me priver. Quelques jours qu’elle me tourne autour, ce genre de regards, je connais. Ce qui est drôle c’est que je m’attarde sur elle et que j’en redemande alors que j’ai tout. Je pourrais retenter l’expérience avec elle ou une autre, juste parce que l’interdit est enivrant. J’ai des ailes depuis que celle que j’aime m’aime aussi.

Cette nuit, je chiale encore au bord de la route, sur le tas de cendres que j’ai créé. Ma vie ressemble désormais à un mauvais rêve. Je me sens si seul que je pourrais en crever alors je me réveille souvent dans le lit d’inconnues peu farouches. J’évite soigneusement de me regarder dans la glace de peur d’avoir envie de me cracher dessus. Je soigne mon dégoût avec ce qui me passe en main, un alcool fort de préférence. Mais ma douleur n’est rien comparée à la tienne quand …

… Tu ouvres la porte qui grince comme d’habitude. Tes pensées demeurent encore quelques instants dans les étoiles, puis je vois tes yeux s’embuer, ton visage blêmir, ta respiration stopper. J’ai toujours le pantalon aux chevilles quand j’entends ton cœur et tes rêves se briser. Puis, tu refermes la porte sur moi, sur nous sans rien dire, me laissant seul avec ma honte.

Tu ne me pardonnes pas. Je ne me pardonne pas. On en est resté là. Tu ne m’as pas dit un mot depuis. Je sais je devais être celui qui t’aimerait toujours.


mayasuperstar – décembre 2009
Ecrit avec un fond sonore particulier : Unintended – Muse

 

7

le 02/12/2009 à 07h50

Notre histoire défile très vite dans ma tête. Elle tient en quelques flashs et commence par une rencontre improbable. Nous ne fréquentons pas les mêmes sphères et nos amis sont différents. Et pourtant, je me trouvais dans ce lieu en particulier.
Pendant nos interminables discussions, elle n’a de cesse de dire qu’elle et moi, ce fut le coup de foudre. Mais elle se trompe, les évidences m’agacent et je suis pragmatique. Certains vous diront que je refuse de me laisser aller, d’autres que je ne vois rien ou que je manque de finesse. Qu’importe, je ne les écoute pas. Je sais que la passion excessive n’est qu’un désir physique incontrôlable et, jamais je ne serais le martyr consommé d’un effet d’optique, jamais.
En fait, la première fois, j’étais de dos, alors il me semble qu’elle a dû voir ma chute de reins ou mes cheveux, je ne sais pas. L’euphorie de ses sens, je ne me l’explique pas. Toutefois, lorsque nos fluides ont communiqué, (enfin, c’est elle qui le dit) j’étais bien de dos. Ce jour-là, nous n’avions rien échangé, sauf peut-être un sourire, un simple mouvement poli des lèvres qu’elle a pris pour une invitation.
La seconde fois, c’était lors d’une conférence rasoir, dans un amphithéâtre. Je me souviens encore du titre, un truc comme les écrivains et le fanatisme au XVIIe-XVIIIe siècles : je somnolais joyeusement et j’étais encore de dos. Par le plus grand des hasards, elle était là aussi, assise juste derrière moi. Se sentant pousser des ailes, elle a pris les choses en main, elle est redevenue elle, une jeune femme qui décide, qui se sert et qui obtient. Elle a osé, elle a commencé sa parade. Un vrai show quand j’y repense. Et moi, j’étais piégé au milieu de la salle.
Je suis de nature plutôt timide et lorsqu’une femme enjôleuse m’aborde, éclate de rire et me fait des yeux roulants, j’ai tendance à fuir ; d’abord parce que ça m’étonne surtout parce que ça m’incommode. J’aime être transparent. Oui, je déteste qu’on me remarque mais je crois que je suis mauvais car elle a jeté son dévolu sur moi. Elle aime les hommes embarrassés et qui rougissent, c’est bien ma veine. Les femmes se révèlent parfois si étranges quasi indécodables, celle-ci a une idée fixe : me séduire.

Etonnamment, nous avons commencé à nous fréquenter, mais pas de manière intime, je gardais toujours une distance de sécurité. J’ai découvert quelqu’un de sensible, d’ouvert, d’incroyablement charmant mais définitivement, et je l’ai su très tôt, nous n’avions pas les mêmes aspirations. Je voulais un couple stable, deux enfants, une maison, des plaisirs simples en fait. Elle s’en moquait, esclave de l’instant. Le drame, c’est qu’elle m’attirait et je ne suis pas de bois, mais ses perspectives ne me suffisaient pas. Enfin au début, car finalement je lui ai cédé. A bien y réfléchir, je ne sais pas comment elle s’y est prise, elle semble m’avoir hameçonné. La première fois où j’ai consenti, après des mois de séduction intensive, à l’embrasser, j’étais aux abois, elle avait décidé de me laisser et je ne voulais pas la perdre. C’était bien. Puis, vinrent ses bras, son odeur, son corps et là, c’était plus que bien. La connivence et le petit truc en plus, je sais que comme un con, c’est seulement à ce moment-là que je les ai sentis. Et pourtant, ça n’a pas suffit, lorsque le désir se rassasie, le reste, hé bien demeure et il pèse lourd. Je m’en moquais, pas elle. Un poignard a labouré mon cœur, j’étais pourtant encore dans les étoiles.
Nous sommes dans la rue, je viens de quitter ses bras et le soleil vient se lever, Dieu que c’est beau. Elle marche devant moi, sans dire un mot ; c’est elle qui est de dos maintenant puisqu’on a inversé les rôles. Je pense à notre nuit qui vient de s’achever, notre première étreinte, j’effleure mes lèvres encore tuméfiées, mais, j’ai comme un goût amer dans la bouche. Je suis celui qui ne déchiffre jamais et ne sens jamais rien, pourtant j’ai peur de saisir les signes. Elle va partir et me laisser, pour de vrai, cette fois ; sitôt consommé, sitôt jeté. Pourquoi demeure-t-elle si loin de moi… pourquoi mon piédestal s’effrite-t-il si vite… ?
Des idées pas très belles traversent mon esprit, et puis une pointe de folie qui ne demande qu’à s’intensifier. J’essaye de la réprimer… un peu. La sueur perle sur mes tempes. Et puis, elle se tient là, rieuse devant moi, debout sur le pont.

 

 

 

 

 

 

mayasuperstar- décembre 2007

6

le 27/09/2009 à 10h45

 
Lui et moi : une banale attraction physique. On existait occasionnellement, puis de manière plus régulière. J’avais vingt ans, je fréquentais la faculté de lettres, la fleur aux dents. Bourrée de désirs, et habitée d’une soif d’apprendre inextinguible, je caressais, et j’étais loin d’être la seule, le désir de changer le monde. Lui avait trente ans. Il était plus rangé, plus tempéré. Il enviait mon côté bohémien et léger, j’adorais son côté propret et bienveillant. Il me rassurait : j’étais bien.
Un jour, il y eut ce fameux séminaire. Il me proposa une place dans ses bagages, sans hésiter, j’acceptais excitée. Il changeait mes plans : il comprenait mon mécanisme et je jubilais. De plus, il percevait mon attraction pour la cité des Doges, pour Othello et Chateaubriand. Deux mois lui avait suffit pour déceler ce qui me définissait. Deux mois que je brûlais, entre euphorie et plaisirs volés et j’étais bien.
Il me déposa en ville, c’était un jeudi de mai, je m’en souviens précisément. Au premier pied posé à terre, je fus séduite. J’aimais tout et encore plus. Je fondais devant l’architecture et les sensations. Debout au centre de la place San Marco, je recevais tout de plein fouet : l’horloge, la basilique, les amoureux et même les pigeons : j’étais fascinée. Je me sentais seule et sur le toit du monde. Bon sang que j’étais bien.
Arriva le soir, exténuée, je le rejoignis. Le dîner et la discussion nous menèrent à l’aube sur cette même place, sous un réverbère. Là, régnait un calme sans pareil. Vint alors l’instant où le dos de ses doigts effleura le mien. Après avoir exercé une interminable pression presque imperceptible, il aventura son annulaire pour caresser ma paume : il suscita une sensation inconnue et délicieuse : une sorte de miel au creux de mon ventre. Je connaissais déjà par cœur chaque parcelle de son corps. Alors, comment ce ressenti avait-il pu m’échapper ? Sans mon aval, ma paume s’ouvrit, mes doigts commencèrent à se déployer comme pour l’inviter. Le temps se suspendit. Engaillardi par ma passive résistance, il se fit plus ardent et partit à l’exploration de mes phalanges. Il les gravit une à une en prenant soin d’en visiter tous les secrets. Il préparait son chemin avec sagesse. Si bien que ma main, rendant les armes, dévoila ses interstices. J’étais au supplice quand il glissa ses doigts entre les miens puis nos paumes se joignirent pour s’épouser. Une ultime caresse de son pouce scella notre union. Que m’arrivait-il ? Où était passé ce désir incandescent que je ressentais toujours en sa présence ? Il semblait avoir fait place à cette petite boule de chaleur désormais lovée en moi. Je m’y accoutumais comme si elle avait toujours eu sa place. Etait-ce cela la plénitude ? Elle m’enveloppait, c’était doux et chaud, j’en rougissais. Dieu, que j’étais bien.
Toute à mes sensations nouvelles, je ne vis pas qu’il me faisait maintenant face. Il plongea ingénument son regard dans le mien, j’étais à sa merci. Comme le marin victime du chant des sirènes, je me livrais confiante ignorant le danger. Comment son magnétisme avait–il pu m’échapper ? Ce lieu était-il magique ? Force de constater que le piège se refermait sur moi. Je pris conscience qu’il avait une main gauche lorsqu’il dessina le contour de mon visage. Je fus surprise : je ne connaissais que celle imbriquée dans la mienne. Puis, il déposa un baiser presque chaste sur mes lèvres, en réponse mon cœur s’emballa de plus belle. Il m’entoura de ses bras. Je ne maîtrisais plus rien. Il me laissait pantelante, je l’avais pourtant embrassé un bon millier de fois ! Là, ça n’avait rien à voir. La petite boule de chaleur se répandit et explora même la racine de mes cheveux. Alors toutes mes questions et mes craintes fondirent. Je crois qu’en cet instant, j’aurais pu marcher sur l’eau. De moi, désormais il pouvait tout.
***
Dix bonnes années se sont écoulées. Ben et elle n’existent plus depuis fort longtemps. Un jour, elle a poursuivi, seule son chemin, s’autorisant d’autres fruits. Elle s’ennuyait. Et pourtant, la voici, aujourd’hui sur cette même place, il est sept heures du matin, comme l’autre fois. Adossée au réverbère, elle attend. Elle ferme les yeux et l’effleure. Le contact métallique et froid lui glace le sang.
Si vous la voyiez errer ainsi en cet endroit. Je n’ose penser ce que vous pourriez en déduire. Il est vrai qu’elle n’est pas très agréable à regarder. Elle est vieille et décharnée vêtue d’une interminable cape noire. Il ne lui manque que la faux, là, l’illusion serait parfaite. Pourquoi diable, un tel revirement ? Cette question me brûle les lèvres. J’imagine que maintes fois elle a voulu recréer l’instant qui fut son eldorado. Les hommes d’abord, puis les photos, les films, les livres rien n’y fit. Aujourd’hui, elle ose venir ici. Même confluence des planètes ? Peut-être. Certains vont à Lourdes lorsqu’ils sont accablés, elle, elle vient ici. Venise est-elle aussi le berceau de la désespérance ?
Il y a longtemps, elle a embrassé l’aube d’été, la perspective de son existence a bouleversé sa vie. Elle n’a pas pris l’expérience comme un cadeau, elle est juste devenue esclave de la situation, voulant la revivre encore et encore. L’ironie est qu’elle ne fit que s’en éloigner.
Ben ou un autre qu’importe. Enfin, voilà qu’elle fixe étrangement cet homme en imper gris. Avec dans l’idée que finalement elle a eu tort, c’était peut-être simplement parce que c’était lui.

mayasuperstar - janvier 2007

5

le 27/08/2009 à 19h14

Il n'y a qu'une seule réalité, une seule chose qui calme la faim et qui se mange comme un honnête morceau de pain : c'est l'amour.

Tout le reste n'est que friandises, bonbons fondants, écoeurements.
Jean Anouilh

 

 

 

Ceux qui gravitent autour de Sam vous confieront qu’elle aime le monde quand il bouge, quand elle sent qu’il ne la rattrape pas, quand elle sait qu’il peine à la suivre. C’est le mouvement perpétuel qui la grise. Ceux qui parlent d’elle, l’aiment ou la détestent entièrement et aucun ne saura expliquer vraiment pourquoi. Ils ajouteront qu’elle juge, préside, inspire toutes choses dans son empire* et c’est probablement là que le bât blesse. Quelques initiés de la nature humaine ont découvert que Sam n’aime pas vraiment le monde mais ce n’est pas de notoriété publique. Elle lui préfère la réalité qu’elle s’invente parce qu’elle y est l’actrice principale, celle qui ne se fond pas dans le décor mais au contraire le fait vivre et se renouveler. Son univers est un présent qui tourne en mode sans échec, un lieu où les apparences sont sauves et où l’espoir demeure vivace. Qui échangerait sa place de numéro un pour de la figuration ? Pas elle. Ce monde prétendument tournant et virevoltant apparaît somme toute moins rapide et moins dangereux, plus confortable, plus ordinaire. En réalité, Sam n’aime pas trop les changements, notamment ceux qu’elle ne peut pas anticiper. Elle, qui définit le quotidien par sa banalité et conclut que c’est une notion écoeurante et rébarbative, tait que la répétition peut la séduire puisqu’elle la rassure. Dans la vie de tous les jours, Sam ne saute pas ou peu, la plupart du temps bien calée derrière son garde-fou. La jeune femme s’est quelque peu ternie, depuis qu’elle est moins héroïque.

 

A la terrasse du Mangana, sous les brumisateurs, Sam, un coca dans la main et une paille dans la bouche, se remémore sa longue journée… Il la regardait ; lui, qui parce qu’il avait gagné le prix de la longévité était devenu l’ami. Il était celui qui partageait et assistait depuis des années mais aussi celui qui ne voyait pas plus qu’il ne sentait. Elle au contraire avait l’habitude de voir, elle s’en accommodait. Parfois lorsque ce n’était pas beau à regarder, elle choisissait de se taire.

La jeune femme est perplexe, à l’évidence un regard un court instant avait suffit, encore une fois. Qu’y a-t-il de pire ? Voir ? Ressentir ? Ne rien percevoir du tout ? Elle sait que la vie ou plutôt ses courbes, ses ondulations l’ont façonnée. Si le parcours avait été sans bosses ni interstices, ne verrait-elle pas ? Est-ce l’expérience qui façonne les sens et les affûte ?

Oui un court instant pour échanger, pour sembler donner la permission à un je ne suis pas heureux, tu sais. Un aveu inconvenant qui même s’il était déjà pressenti était plutôt mal venu, un peu comme entre le fromage et le dessert. Le dégoût lui monta aux lèvres irrépressiblement. N’avoir qu’un seul son de cloche dérange peu lorsqu’il s’agit d’affect. Elle prit partie par amitié et détesta un peu la femme qui partageait la vie de son ami. Elle ne la connaissait pas, qu’importe elle savait juste qu’elle ne voulait en aucun cas la rencontrer. Il lui raconta alors tout et ne fut pas avare de détails. Tout s’emboîtait désormais, il expliqua, se justifia, signifia pourquoi il s’oubliait, passait l’éponge, courbait le dos, renonçait ou acquiesçait. De nouveau, la nausée atteignit la jeune femme, l’origine avait juste changé.

 

Sam élague un peu, là, sous le brumisateur et redécouvre amèrement les bases de sa vie. Elle fait des parallèles, la nausée ne l’a pas quittée ; la chaleur accablante, sans doute. Alors, il renonce, lui aussi, parce que l’échec l’effraie et qu’il se contente de peu. Il suffit parfois d’être désorienté pour se fourvoyer, pour se mentir, d’autant plus lorsque le cœur se balade entre deux chaises. Qu’elle est apaisante cette réalité de pacotille qu’il se compose puisqu’elle lui permet de réinventer la vérité, puisqu’elle gomme ses insomnies puisqu’elle lui évite de s’enliser… Sam, un peu en dérive, aimerait bien chasser les réflexions nauséabondes qui la concernent, qui menacent d’éclore et de faire des dégâts. Tandis qu’elle se mord la langue pour faire diversion, elle ne remarque pas l’arrivée de celui qu’elle nomme en plaisantant ‘le briseur de réalité’, il s’avance dans le décor le sourire aux lèvres, elle sursaute quand elle entend sa voix. Elle renonce à la contenance, elle maudit toutefois son manque de vigilance. L’élu ne paraît pas très féroce et pourtant, elle ne sait par quelle magie il démonte ses appuis avant de lui ravager l’estomac.  Alors qu’il s’approche plus près, elle anticipe son odeur et se laisse envahir par l’indicible chaleur. Elle ne la contrôle jamais, elle peste une nouvelle fois, d’abord contre elle-même puis contre cette intruse qui lui colore les joues. Elle pense à l’énergie qu’il faudra déployer sous peu pour l’empêcher de grandir, de brûler et de consumer l’intérieur. Le voilà qui s’assied, juste après un rapide baiser sur la joue ; si seulement ses yeux ne brillaient pas…

 

Mayasuperstar - Août 2009

 

 

 

* Le Chat – Baudelaire   

 

 

 

4

le 24/08/2009 à 20h35

To see a world in a grain of sand
And a heaven in a wild flower
Hold infinity in the palm of your hand
And eternity in an hour.
William BLAKE - Auguries of Innocence

Sam posa sa main sur son front, plissa légèrement les yeux et fixa un point imaginaire. Là, seule en cet après-midi de printemps, assise à même le sable, emprisonnant ses genoux dans ses bras, elle scrutait la mer avec insistance. Elle éprouvait sa patience mais restait immobile. Le vent, lui qui n’a pas de maître, s’enroulait autour d’elle, il caressait légèrement ses cheveux et se plaisait à les soulever à peine, comme s’il voulait les soupeser. Un frisson mêlé de froid et de plaisir la parcourut, elle passa sa langue sur ses lèvres pour en humecter le sel. Elle ferma les yeux et bascula la tête en arrière en inspirant une longue bouffée d’oxygène. Elle les attendait. Ils allaient arriver, menant avec eux le barda habituel, les grands plaids écossais, les bières fraîches, les chips grasses du boucher, les sandwichs au poulet, la mayonnaise maison de Claire, la guitare cabossée d’Alexandre et la bonne humeur de chacun. Elle les aimait tellement… Elle goûtait avec délice ses dernières minutes de solitude. Sa main droite, longue et fuselée, se détachant de ses genoux, s’appliqua sur le sol. La paume étirée, les doigts à plat, elle embrassait le sable tout à fait cherchant à écouter la terre respirer. Apaisée, rassurée, elle empoigna tous les grains possibles pour les laisser s’échapper en pluie et se répandre sur ses pieds. Arrivèrent alors de manière saccadée tous les autres, les amis de toujours. Les embrassades et autres accolades se succédaient avec animation, les discussions s’entamaient les rires foisonnant. Ils se voyaient trop peu, il fallait rattraper le temps perdu. Tous venant d’horizons divers, certains malmenés par la vie, d’autres plus choyés échangeaient, se souvenaient, partageaient. Le sourire fiché sur les lèvres de Sam menaçait de ne plus la quitter, elle était bien avec eux, elle était elle, elle était vraie. Ils étaient devenus comme une seconde famille, plus bruyante, plus exubérante certes, mais surtout plus aimante et plus respectueuse, si bien que leur approbation était devenue essentielle : c’était puéril, mais c’était ainsi.
Sam pensait à la théorie du grain de sable, celle qui s’inspire des vers de William Blake. Soudain, son estomac se noua, Marc fit son apparition. Il esquissa un bref salut de la tête vers les autres et s’avança vers elle. Il se pencha, lui caressa la joue droite, puis sa main vint se lover là où il devina qu’elle aimait et réchauffa à la fois le cou, la joue et les oreilles. Le feu lui monta aux joues, elle rosissait. Il profita de cette tacite invitation pour lui voler un baiser chaste mais plein de promesses à la commissure des lèvres, puis il sourit, le regard étoilé. Paradoxe de ces gestes rapides presque volés qui durent une trop courte éternité.
Tout le monde s’était tu. Aucun détail de la scène ne leur avait échappé pas même le regard caressant qu’il offrait maintenant à Sam. La jeune femme avait décidé d’aller bien, de s’affranchir pour vivre enfin, d’ouvrir ses poumons et gagner trente pour cent de capacité respiratoire. Elle savait que Marc n’était pas le meilleur choix, mais c’était le sien. Son cœur en suspend attendait toutefois l’approbation, un regard, un sourire, un geste qui tardait à venir. Claire rompit le silence et embrassa l’intrus avec sonorité. L’atmosphère se détendit et les discussions reprirent bon train. Les yeux de chacun brûlaient, pourtant aucun ne s’autorisait à regarder aux côtés d’Alexandre, Léa. Elle sentait le surin taillader son cœur et venir s’insinuer dans ses veines le poison de la jalousie. Aujourd’hui, elle avait trouvé sa propre théorie du grain de sable : désormais, un seul suffirait à enrayer la machine.

 
Mayasuperstar – mars 2008

3

le 11/08/2009 à 01h58

 Elle est absorbée par la lueur d’une bougie vacillante. Elle est assise à son bureau, face à la fenêtre. Elle pense, elle rêve peut-être. Les persiennes entrouvertes offrent un mince passage pour le clair de lune et une légère brise. Tout ne semble être que quiétude. Cependant l’héroïne est au carrefour de sa vie, elle doit faire un choix, crucial. Alors que devant elle, se profilent des solutions, je perçois au loin le clocher de Notre Dame, il va entamer sa plus longue agonie : les douze coups de minuit.



« Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ? »
Alfred de Musset



Pauline vient d’avoir trente ans, mais elle a eu une vie bien remplie. Une succession d’ivresses, tel est son choix. Fuir un quotidien trop monotone, lutter sans relâche contre cette réalité qu’elle méprise. Il lui faut bouger, courir, se dépenser, crier, jurer, s’exalter. La vie, son prix, son inexorable limite, les pissenlits : elle n’en veut pas. Elle préfère défier, explorer les limites, goûter à toutes les voluptés. Aussi, elle se prête à tout. Elle apprécie les plaisirs nocturnes avec Cécile, Mika, Gaëlle et les autres, ses fidèles. Les nuits sont souvent blanches, arrosées, noyées ; les réveils épiques. Elle n’aime pas les regrets et ne supporte plus les souvenirs. Elle se repaît de chair et multiplie les partenaires avec enthousiasme. Elle rappelle souvent qu’elle ne brade pas son corps au contraire, elle expérimente. Elle veut avoir chaud, elle veut juste se sentir vibrer, un instant, pour aller bien. Parfois, elle se plait même à flirter avec la vitesse. Aller toujours plus vite, le pied au plancher. Quel plaisir de sentir le vent fouetter son visage. Pauline s’essaye à tout pour s’éclater : fumer, ingurgiter et même renifler. Est-ce si mal ? Autour d’elle, il y a ceux qui souffrent, elle semble hermétique et affectionne ses œillères. Elle veut juste ne pas voir, pour ne pas penser, pour ne pas subir. Elle est impatiente. Elle ambitionne de tout avoir, tout et tout de suite. Alors, elle prend, elle se sert et elle jouit, sans scrupule. Qu’il est agréable d’éprouver des sensations inédites. Elle brave même la mort. Elle, qui frappe et ne prévient pas. Pauline veut avoir le choix. Certains la surnomment l’insaisissable, l’indomptable, la tête brûlée. Elle aime bien ça.

Une fiole verte est aussi posée sur le bureau étrangement vide. Son contenu irradie. Sans doute à cause de la bougie. L’objet est à portée de main, Pauline n’a qu’à tendre son bras… Non, pas maintenant, pas tout de suite. Mais pourquoi t’épuises-tu ? Pourquoi refuses-tu les mains qui se tendent ? Pourquoi souffres-tu en silence ? Pourquoi te mets-tu en danger ? Pour quoi ? Pour qui ?



« Carpe diem, carpe horam. »
Horace



A vingt ans, Pauline était une ébauche, un joyau brut, pas encore façonné. Jean-Luc s’y est efforcé, Julien a renoncé, Pascal s’y est cassé les dents, Mika a misé sur l’amitié, pour durer. L’insouciante jeune fille refusait de s’attacher, de demeurer fidèle, par jeu mais aussi par conviction. Elle passait son temps à revendiquer haut et fort sa liberté, son besoin d’air et d’autonomie, ses exigences. Elle dirigeait de main de maître les opérations : des études longues et une vie très active. Elle espérait réussir socialement, c’était primordial. Il fallait surtout ne rien manquer et éviter de reproduire le schéma familial. C’était vital. Pauline était un peu carnassière, mais elle brillait et tous, étaient sous son charme.

Alors cette transformation ? Amis ? Amants ? Choix de vie ? Révélation spirituelle ? Pauline, celle qui veut tout, qui refuse les concessions, quitte à se brûler les ailes, se tient toujours devant l’énigmatique bouteille.



« Un homme passionné voit toutes les perfections dans ce qu’il aime. »
Stendhal



Un matin, tout lui échappe, son chemin de vie, ses certitudes. La cause ? Un sourire, un regard, un cœur qui s’emballe, comme ça sans crier gare. Il pose ses yeux sur elle. Elle se sent vivre pour la première fois et ressent le douloureux paradoxe de ne plus vouloir partager, de ne plus aimer s’égarer. Alors, se souvenant d’avant, elle s’interroge, se disperse, perd ses moyens. De prédateur, elle devient proie, l’angoisse la tenaille. Elle constate que finalement les virées nocturnes avec les amis, la réussite sociale, les grands débats destinés à refaire le monde et le papillonnage n’ont plus vraiment d’importance. Du vent, une perte de temps. Car avec Gaétan, c’est autre chose, d’inconnu, de palpitant, de doux, de chaud. Elle ne peut pas passer à côté de lui. Des tas de points communs, cela en est troublant. Toujours à l’unisson : pensée, comportement, amis, goût. Délicieuse folie. L’amour avec Gaétan, ça ressemblait un peu 1984, ça faisait un peu peur, c’était même flippant… mais c’était excitant. Et puis il est parti, aussi vite qu’il était apparu. C’est à se demander s’il a existé… Oui, juste le temps de tout remettre en question, de tout chambouler. Vibrer quelques minutes valait–il le coup ? Pauline se le demande souvent. La voilà alors dos au mur, ployée, suffocante, son cœur en morceaux gisant sur le sol. Gaétan ne l’aimait pas, ou du moins pas assez. Il est parti avec une brune, plus piquante. Le lourd constat se solde par une réelle remise en question. C’est le début de la longue descente en direction des abysses. Place à la souffrance accompagnée de ses sbires : somatisation, dépression, et perte de confiance en soi. Pauline a vingt-cinq ans.

Cette fiole… une délivrance, un espoir, une possibilité ?



« Le chagrin est égoïste, et ne peut recevoir de remède
de ce qui ne le touche pas. »
Marcel Proust



Piquante, elle, ne l’est-elle pas assez ?... Gaétan pensait, Gaétan avait des amis, Gaétan avait du goût, Gaétan avait ce zeste de folie. Et là, elle a beau chercher, elle ne trouve que du rien. Il fallait être au top pour être avec Gaétan, forcément, c’était le top. Mais depuis qu’il est parti, c’est le triomphe du rien. C’est assurément pour cela qu’il n’est plus là. Il le savait qu’elle n’était rien. Pauline est abasourdie. Elle poursuit son raisonnement ravageur. Rester avec elle, c’est rester avec rien.
Puis elle est devenue, quelqu’un qui plonge, quelqu’un qui souffre, quelqu’un de détestable car quelqu’un d’ignoblement commun, bref tout ce qu’elle exècre. Tous les jours, elle marche à côté d’elle-même, nauséeuse. Elle devient pigiste dans un journal local car il faut bien survivre. Elle a oublié ses aspirations glorieuses, mais pas Gaétan, il est toujours là tel un spectre.

Que contient le flacon ?



« Le désespoir est la charité de l'enfer.
Il sait tout, il veut tout, il peut tout. »
Georges Bernanos



Plus tard, bien plus tard, c’est pourquoi elle renoue avec les anciens amis Cécile, Mika, Gaëlle et les autres. Bouger, courir, se dépenser, crier, jurer, s’exalter, c’est pour ça ; elle veut retrouver les sensations d’avant pour s’oublier. Cela ne suffit pas, elle n’a plus vingt ans. Elle décide alors, dans un état second, son nouvel état, d’explorer. Il lui faut explorer si elle veut savoir qui elle est, pour quoi elle est faite. Ainsi, elle se donne l’illusion de reprendre les rênes. Ses comparses ne lui suffisent pas, elle élargit simplement son panel. Elle s’entoure de léthargiques, paumés comme elle et s’abreuve de vies. Elle tente de se préserver, de garder le contrôle. Mais elle multiplie les sorties jusqu’à épuisement. Finalement, ses larmes sèchent, le cœur un peu aussi : Pauline a trente ans.

Pauline : du rien qui s’agite, qui brasse de l’air en priant pour que ça l’épuise, pour que ça la tue. Voilà pourquoi. Voilà pour qui. Qu’est-ce qui peut l’empêcher de penser, maintenant ? Ce flacon?



« Qui a le goût de l'absolu renonce par là au bonheur. »
Louis Aragon



Pauline est une jeune femme dévastée qui aspire à se reconstruire, peut-être pas de la meilleure façon. Plusieurs, même Gaëlle et Cécile, pensent qu’elle vaut mieux que ça. Pas elle. S’investir est trop coûteux, en temps, en énergie. Elle n’a plus foi en l’humain. Elle est déçue mais elle veut être heureuse, elle veut remonter la pente. Dans un coin de sa pensée siègent toujours ses idéaux. Alors, les amis qui s’éloignent et qui ne comprennent pas ses choix de vie, de survie plutôt, elle n’en a cure. S’ils se détournent d’elle, ce sont des imbéciles.

Qui y a–t-il dans cette fiole ? Un génie ? Un charme obscur, conçu pour reconquérir Gaétan ? Un élixir de vie ? Une petite fée verte, l’absinthe, cette boisson draculanesque qui génère de l’inspiration aux plus grands ? Un poison préparé par une affreuse marâtre de contes ? La source d’un pouvoir mystérieux et fascinant : l’ubiquité, l’invisibilité ou la maîtrise du temps ?... l’infime possibilité de se retrouver au chemin de traverse, là où tout a basculé, là où tout est devenu si opaque et si dur…



« Les hommes doivent souffrir leur départ comme leur venue ici-bas ;
le tout est d'être prêt. »
William Shakespeare



Si Gaétan l’avait un peu plus comprise… Si seulement Mika n’avait pas pris la voiture ce 2 mai. Si elle s’était écoutée un peu… A trente ans, tout à fait désabusée, Pauline crie tout bas mais personne ne tend l’oreille ; on s’en moque, on juge. La jeune femme est entourée mais elle se sent seule, abandonnée, incomprise. La conscience, elle estime que c’est ce qu’il y a de pire. Elle veut que tout s’arrête vite. Là.

Si elle pouvait changer le cours de son existence, quel moment choisirait-elle pour tout recommencer ? La séparation d’avec Gaétan, sa rencontre ? Ne serait-ce pas plutôt Mika, sur lequel elle s’est toujours interdite de jeter son dévolu ? Ou alors l’instant où son père disparaît sans laisser d’adresse ? Peut-être qu’elle voudrait juste, tout simplement ne jamais avoir été conçue ?... Dans les yeux de Pauline, on peut tout imaginer, tout inventer. A quoi pense la jeune femme ? Va-t-elle boire le contenu de la petite bouteille ?



« Souffrir de ses propres fautes, voilà qui est particulièrement amer. »
Oscar Wilde



Ce 2 mai, Mika a pris la voiture, un peu trop imbibée, un peu trop déçu, un peu trop rejeté par Pauline, celle qu’il aime depuis toujours mais qui a le cœur si sec. Droit dans le platane, Mika n’est plus. Les éternels « si …? », « et si… ? » assaillent Pauline. Elle a alors conscience qu’elle est en vie. Une douleur cuisante prend de plus en plus d’ampleur, elle remplace le vide, elle prend le pas sur tout. Elle n’est même pas comparable à celle qu’elle a ressenti quand Gaétan est parti avec l’autre. La jeune femme est là, devant la fiole. Changer, vivre, survivre, recommencer, exister, oublier renoncer ? Pauline est devant son bureau. Elle a sa décision à prendre, elle est au carrefour.

Pauline va faire son choix. Je le sais, je le sens. Agir ou subir ? Soudain, sa main droite, légèrement tremblante se tend, elle hésite un instant et s’empare de la fiole. Elle fait sauter le bouchon d’un coup sec. Elle porte la petite bouteille à ses lèvres. Le liquide sirupeux coule dans sa gorge. Elle ferme les yeux. Délice ? Atrocité ? Félicité ? Agonie ? Je ne puis le dire. Je ne sais rien. Là, dans la main gauche de Pauline, j’observe, témoin muet et impuissant de la scène. Je suis une vieille photographie jaunie, imprégnée de larmes séchées, je n’ai pas fière allure mais Pauline m’aime. Je le sais, je le sens. Comme à l’accoutumée, elle me serre fort et me glisse en son sein gauche. Ce qu’il se passe maintenant, je ne puis le dire, je suis tout contre elle, à même la peau, je sens son cœur qui bat. Et j’attends. Le clocher de Notre Dame sonne, il sera bientôt minuit.



« Le suicide, c'est l'ultime expression de la liberté.
De savoir que l'on peut choisir sa mort, ça aide à vivre. »
G. Bedos


Mayasuperstar - Tertulia - 18 juin 2006

 

2

le 11/08/2009 à 01h27

Une idée fit soudain son chemin : elle avait toujours perçu en elle une sensation étrange et dérangeante, et ce, dès l’instant de leur rencontre.


 


Dans la moiteur de l’été, c’est sous les pins que les cigales s’attaquaient aux esprits. Les enfants du pays n’entendaient plus leur concert et devaient faire l’effort, tendre l’oreille. Ils étaient reconnaissables à leur mine pénétrée, car lorsqu’ils écoutaient le chant d’initiés, ils semblaient deviner leur langage.


Elle n’échappait pas à la règle, c’était inscrit comme dans sa chair. Son carnet de notes ouvert sur les genoux, elle percevait les sons avec piété, la tête en arrière, les yeux mi-clos. Alors que la chaleur embrassait son visage, les odeurs éveillaient des souvenirs agréables et la faisaient frissonner. Elle était détendue presque offerte.


« L’été ranime puis réchauffe. La saison estivale rend la respiration des indigènes plus claire… », dit un homme. Elle sursauta.


 


Elle se souvint de sa voix enveloppante, d’un corps qui s’était approché suivi d’une main courtisane, étonnamment, elle en avait encouragé l’audace, amusée presque séduite.


 


Il parlait peu, mais elle se noyait presque. Sa rencontre fortuite avec un inconnu sur un banc aurait pu se solder par un hochement poli de la tête. Au lieu de cela, il avait assez vite dégagé une mèche de ses cheveux, demandant la permission dans un regard. Il avait ensuite écarté les bras et elle avait trouvé sa place, comme emboîtée entre l’épaule et le cœur. L’accolade, si l’on peut la nommer ainsi la dérouta. Enfin, il lui avait appliqué le baiser qu’elle convoitait secrètement. La caresse, déposée  au bord des lèvres, fut délicate et présageait mille délices. Elle, qui affectionnait peu les empoignades, n’y réfléchit pas ; elle rendit les armes et le baiser envoyant aux diables ses préceptes.  En cet instant, elle ne savait qu’une seule chose : la sensation inédite et si soudaine qu’elle éprouvait lui révélait le contenu de deux cœurs.


 


A l’ombre des pins, avec fièvre, des mains avaient circulé sur un dos et d’autres avaient découvert les sillons et les bosses d’un visage.  


 


Il n’y avait personne. Les autres, les rares témoins potentiels étaient trop loin, ils gravitaient autour du terrain de boules à quelques cinq cent mètres de là. Ils encourageaient avec passion la dernière longue avant l’apéro. Le champ était libre, les jeunes gens ne se cachaient pas pour consommer. Il faisait tellement tiède à l’ombre des pins.


 


Quelques secondes pour susciter l’intérêt, quelques minutes pour le stimuler et quelques instants pour se nourrir de l’autre. Mais quand la passion s’acharne-t-elle à tuer l’intelligence ? Combien de temps faut-il pour se rassasier? Oui, combien pour trouver dans le cœur une once de vie qui n’aurait pas été broyée puis digérée ?


 


Elle avait oublié avant. Qu’il était bon encore d’humer les odeurs de la garrigue en cet instant.


 


La succession de flashs et de sensations éphémères formait la parenthèse. Derrière le talus là, à quelques mètres du fameux banc, elle était immobile. L’ironie de la situation aurait pu la faire sourire si elle le pouvait encore. Le regard vide d’expression, la jupe relevée, les mains ligotées sur le cœur, elle gisait. Elle attendait,  bercée par le chant des cigales de rendre son dernier souffle.


 


Mayasuperstar - 11/08/2009