Elle est absorbée par la lueur d’une bougie vacillante. Elle est assise à son bureau, face à la fenêtre. Elle pense, elle rêve peut-être. Les persiennes entrouvertes offrent un mince passage pour le clair de lune et une légère brise. Tout ne semble être que quiétude. Cependant l’héroïne est au carrefour de sa vie, elle doit faire un choix, crucial. Alors que devant elle, se profilent des solutions, je perçois au loin le clocher de Notre Dame, il va entamer sa plus longue agonie : les douze coups de minuit.
« Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ? »
Alfred de Musset
Pauline vient d’avoir trente ans, mais elle a eu une vie bien remplie. Une succession d’ivresses, tel est son choix. Fuir un quotidien trop monotone, lutter sans relâche contre cette réalité qu’elle méprise. Il lui faut bouger, courir, se dépenser, crier, jurer, s’exalter. La vie, son prix, son inexorable limite, les pissenlits : elle n’en veut pas. Elle préfère défier, explorer les limites, goûter à toutes les voluptés. Aussi, elle se prête à tout. Elle apprécie les plaisirs nocturnes avec Cécile, Mika, Gaëlle et les autres, ses fidèles. Les nuits sont souvent blanches, arrosées, noyées ; les réveils épiques. Elle n’aime pas les regrets et ne supporte plus les souvenirs. Elle se repaît de chair et multiplie les partenaires avec enthousiasme. Elle rappelle souvent qu’elle ne brade pas son corps au contraire, elle expérimente. Elle veut avoir chaud, elle veut juste se sentir vibrer, un instant, pour aller bien. Parfois, elle se plait même à flirter avec la vitesse. Aller toujours plus vite, le pied au plancher. Quel plaisir de sentir le vent fouetter son visage. Pauline s’essaye à tout pour s’éclater : fumer, ingurgiter et même renifler. Est-ce si mal ? Autour d’elle, il y a ceux qui souffrent, elle semble hermétique et affectionne ses œillères. Elle veut juste ne pas voir, pour ne pas penser, pour ne pas subir. Elle est impatiente. Elle ambitionne de tout avoir, tout et tout de suite. Alors, elle prend, elle se sert et elle jouit, sans scrupule. Qu’il est agréable d’éprouver des sensations inédites. Elle brave même la mort. Elle, qui frappe et ne prévient pas. Pauline veut avoir le choix. Certains la surnomment l’insaisissable, l’indomptable, la tête brûlée. Elle aime bien ça.
Une fiole verte est aussi posée sur le bureau étrangement vide. Son contenu irradie. Sans doute à cause de la bougie. L’objet est à portée de main, Pauline n’a qu’à tendre son bras… Non, pas maintenant, pas tout de suite. Mais pourquoi t’épuises-tu ? Pourquoi refuses-tu les mains qui se tendent ? Pourquoi souffres-tu en silence ? Pourquoi te mets-tu en danger ? Pour quoi ? Pour qui ?
« Carpe diem, carpe horam. »
Horace
A vingt ans, Pauline était une ébauche, un joyau brut, pas encore façonné. Jean-Luc s’y est efforcé, Julien a renoncé, Pascal s’y est cassé les dents, Mika a misé sur l’amitié, pour durer. L’insouciante jeune fille refusait de s’attacher, de demeurer fidèle, par jeu mais aussi par conviction. Elle passait son temps à revendiquer haut et fort sa liberté, son besoin d’air et d’autonomie, ses exigences. Elle dirigeait de main de maître les opérations : des études longues et une vie très active. Elle espérait réussir socialement, c’était primordial. Il fallait surtout ne rien manquer et éviter de reproduire le schéma familial. C’était vital. Pauline était un peu carnassière, mais elle brillait et tous, étaient sous son charme.
Alors cette transformation ? Amis ? Amants ? Choix de vie ? Révélation spirituelle ? Pauline, celle qui veut tout, qui refuse les concessions, quitte à se brûler les ailes, se tient toujours devant l’énigmatique bouteille.
« Un homme passionné voit toutes les perfections dans ce qu’il aime. »
Stendhal
Un matin, tout lui échappe, son chemin de vie, ses certitudes. La cause ? Un sourire, un regard, un cœur qui s’emballe, comme ça sans crier gare. Il pose ses yeux sur elle. Elle se sent vivre pour la première fois et ressent le douloureux paradoxe de ne plus vouloir partager, de ne plus aimer s’égarer. Alors, se souvenant d’avant, elle s’interroge, se disperse, perd ses moyens. De prédateur, elle devient proie, l’angoisse la tenaille. Elle constate que finalement les virées nocturnes avec les amis, la réussite sociale, les grands débats destinés à refaire le monde et le papillonnage n’ont plus vraiment d’importance. Du vent, une perte de temps. Car avec Gaétan, c’est autre chose, d’inconnu, de palpitant, de doux, de chaud. Elle ne peut pas passer à côté de lui. Des tas de points communs, cela en est troublant. Toujours à l’unisson : pensée, comportement, amis, goût. Délicieuse folie. L’amour avec Gaétan, ça ressemblait un peu 1984, ça faisait un peu peur, c’était même flippant… mais c’était excitant. Et puis il est parti, aussi vite qu’il était apparu. C’est à se demander s’il a existé… Oui, juste le temps de tout remettre en question, de tout chambouler. Vibrer quelques minutes valait–il le coup ? Pauline se le demande souvent. La voilà alors dos au mur, ployée, suffocante, son cœur en morceaux gisant sur le sol. Gaétan ne l’aimait pas, ou du moins pas assez. Il est parti avec une brune, plus piquante. Le lourd constat se solde par une réelle remise en question. C’est le début de la longue descente en direction des abysses. Place à la souffrance accompagnée de ses sbires : somatisation, dépression, et perte de confiance en soi. Pauline a vingt-cinq ans.
Cette fiole… une délivrance, un espoir, une possibilité ?
« Le chagrin est égoïste, et ne peut recevoir de remède
de ce qui ne le touche pas. »
Marcel Proust
Piquante, elle, ne l’est-elle pas assez ?... Gaétan pensait, Gaétan avait des amis, Gaétan avait du goût, Gaétan avait ce zeste de folie. Et là, elle a beau chercher, elle ne trouve que du rien. Il fallait être au top pour être avec Gaétan, forcément, c’était le top. Mais depuis qu’il est parti, c’est le triomphe du rien. C’est assurément pour cela qu’il n’est plus là. Il le savait qu’elle n’était rien. Pauline est abasourdie. Elle poursuit son raisonnement ravageur. Rester avec elle, c’est rester avec rien.
Puis elle est devenue, quelqu’un qui plonge, quelqu’un qui souffre, quelqu’un de détestable car quelqu’un d’ignoblement commun, bref tout ce qu’elle exècre. Tous les jours, elle marche à côté d’elle-même, nauséeuse. Elle devient pigiste dans un journal local car il faut bien survivre. Elle a oublié ses aspirations glorieuses, mais pas Gaétan, il est toujours là tel un spectre.
Que contient le flacon ?
« Le désespoir est la charité de l'enfer.
Il sait tout, il veut tout, il peut tout. »
Georges Bernanos
Plus tard, bien plus tard, c’est pourquoi elle renoue avec les anciens amis Cécile, Mika, Gaëlle et les autres. Bouger, courir, se dépenser, crier, jurer, s’exalter, c’est pour ça ; elle veut retrouver les sensations d’avant pour s’oublier. Cela ne suffit pas, elle n’a plus vingt ans. Elle décide alors, dans un état second, son nouvel état, d’explorer. Il lui faut explorer si elle veut savoir qui elle est, pour quoi elle est faite. Ainsi, elle se donne l’illusion de reprendre les rênes. Ses comparses ne lui suffisent pas, elle élargit simplement son panel. Elle s’entoure de léthargiques, paumés comme elle et s’abreuve de vies. Elle tente de se préserver, de garder le contrôle. Mais elle multiplie les sorties jusqu’à épuisement. Finalement, ses larmes sèchent, le cœur un peu aussi : Pauline a trente ans.
Pauline : du rien qui s’agite, qui brasse de l’air en priant pour que ça l’épuise, pour que ça la tue. Voilà pourquoi. Voilà pour qui. Qu’est-ce qui peut l’empêcher de penser, maintenant ? Ce flacon?
« Qui a le goût de l'absolu renonce par là au bonheur. »
Louis Aragon
Pauline est une jeune femme dévastée qui aspire à se reconstruire, peut-être pas de la meilleure façon. Plusieurs, même Gaëlle et Cécile, pensent qu’elle vaut mieux que ça. Pas elle. S’investir est trop coûteux, en temps, en énergie. Elle n’a plus foi en l’humain. Elle est déçue mais elle veut être heureuse, elle veut remonter la pente. Dans un coin de sa pensée siègent toujours ses idéaux. Alors, les amis qui s’éloignent et qui ne comprennent pas ses choix de vie, de survie plutôt, elle n’en a cure. S’ils se détournent d’elle, ce sont des imbéciles.
Qui y a–t-il dans cette fiole ? Un génie ? Un charme obscur, conçu pour reconquérir Gaétan ? Un élixir de vie ? Une petite fée verte, l’absinthe, cette boisson draculanesque qui génère de l’inspiration aux plus grands ? Un poison préparé par une affreuse marâtre de contes ? La source d’un pouvoir mystérieux et fascinant : l’ubiquité, l’invisibilité ou la maîtrise du temps ?... l’infime possibilité de se retrouver au chemin de traverse, là où tout a basculé, là où tout est devenu si opaque et si dur…
« Les hommes doivent souffrir leur départ comme leur venue ici-bas ;
le tout est d'être prêt. »
William Shakespeare
Si Gaétan l’avait un peu plus comprise… Si seulement Mika n’avait pas pris la voiture ce 2 mai. Si elle s’était écoutée un peu… A trente ans, tout à fait désabusée, Pauline crie tout bas mais personne ne tend l’oreille ; on s’en moque, on juge. La jeune femme est entourée mais elle se sent seule, abandonnée, incomprise. La conscience, elle estime que c’est ce qu’il y a de pire. Elle veut que tout s’arrête vite. Là.
Si elle pouvait changer le cours de son existence, quel moment choisirait-elle pour tout recommencer ? La séparation d’avec Gaétan, sa rencontre ? Ne serait-ce pas plutôt Mika, sur lequel elle s’est toujours interdite de jeter son dévolu ? Ou alors l’instant où son père disparaît sans laisser d’adresse ? Peut-être qu’elle voudrait juste, tout simplement ne jamais avoir été conçue ?... Dans les yeux de Pauline, on peut tout imaginer, tout inventer. A quoi pense la jeune femme ? Va-t-elle boire le contenu de la petite bouteille ?
« Souffrir de ses propres fautes, voilà qui est particulièrement amer. »
Oscar Wilde
Ce 2 mai, Mika a pris la voiture, un peu trop imbibée, un peu trop déçu, un peu trop rejeté par Pauline, celle qu’il aime depuis toujours mais qui a le cœur si sec. Droit dans le platane, Mika n’est plus. Les éternels « si …? », « et si… ? » assaillent Pauline. Elle a alors conscience qu’elle est en vie. Une douleur cuisante prend de plus en plus d’ampleur, elle remplace le vide, elle prend le pas sur tout. Elle n’est même pas comparable à celle qu’elle a ressenti quand Gaétan est parti avec l’autre. La jeune femme est là, devant la fiole. Changer, vivre, survivre, recommencer, exister, oublier renoncer ? Pauline est devant son bureau. Elle a sa décision à prendre, elle est au carrefour.
Pauline va faire son choix. Je le sais, je le sens. Agir ou subir ? Soudain, sa main droite, légèrement tremblante se tend, elle hésite un instant et s’empare de la fiole. Elle fait sauter le bouchon d’un coup sec. Elle porte la petite bouteille à ses lèvres. Le liquide sirupeux coule dans sa gorge. Elle ferme les yeux. Délice ? Atrocité ? Félicité ? Agonie ? Je ne puis le dire. Je ne sais rien. Là, dans la main gauche de Pauline, j’observe, témoin muet et impuissant de la scène. Je suis une vieille photographie jaunie, imprégnée de larmes séchées, je n’ai pas fière allure mais Pauline m’aime. Je le sais, je le sens. Comme à l’accoutumée, elle me serre fort et me glisse en son sein gauche. Ce qu’il se passe maintenant, je ne puis le dire, je suis tout contre elle, à même la peau, je sens son cœur qui bat. Et j’attends. Le clocher de Notre Dame sonne, il sera bientôt minuit.
« Le suicide, c'est l'ultime expression de la liberté.
De savoir que l'on peut choisir sa mort, ça aide à vivre. »
G. Bedos
Mayasuperstar - Tertulia - 18 juin 2006