Pigments

hum explicite pour un titre

le 21/07/2008 à 18h56
Quelques nouvelles : en vacances, il fait beau et chaud. Je ne fais rien et j’aime ça. Connexions illicites et souvent improbables… mais toujours un vieux crayon à portée de main. ;)

A bientôt,

mspst

 

 

***

 

« Voilà le deal.

-         Je vois.

-         Tu n’es pas obligé de l’accepter mais si tu insistes pour y aller, c’est ce par quoi tu devras passer.

-         J’ai bien compris. J’accepte.

-         Tu as du courage. C’est bien. Ferme les yeux et compte à rebours à partir de dix. »

 

Jules est un jeune adulte de vingt-sept ans. Il est charmant, agréable à vivre et plutôt bien mis. Les filles et les femmes l’ont toujours beaucoup apprécié et il sait le leur rendre. Il ne rentre jamais seul chez lui et ce depuis dix ans, date à laquelle il a décidé de prendre un appartement. Le premier soir d’autonomie, hors du nid maternel a été terrible, seul avec le chat, il a fixé le réveil à quartz toute la nuit. Une bonne quinzaine de fois, il a lutté contre l’envie de prendre son sac pour rejoindre sa chambre d’adolescent à vingt-cinq kilomètres de là. Sa mère l’aurait accueilli une larme naissante au coin de l’œil mais son père, lui, aurait ironisé et ce dans le meilleur des cas. C’est pour s’épargner le tête-à-tête humiliant qu’il a tenu bon. Le lendemain, le jeune homme a trouvé un bon compromis, il a simplement pris son déjeuner chez sa maman puis il a ramené une copine : elle a ouvert le bal.

Non, Jules n’est pas un homme à femmes et se défend de l’être ; c’est un gourmet. Il aime simplement les débusquer, les effeuiller, puis les déguster, un peu comme avec Les Célébrations sauf que  parfois, il tombe sur le bon vieux MilkyWay – juste infect et laiteux - et meurt d’envie de le jeter. Ce qu’il fait sans trop d’embarras. Au milieu des femmes d’un soir il y a eu aussi Tania, Sarah et Barbara, avec qui il a fait un bout de chemin, l’une chassant l’autre. Puis un jour, il y a six ans est arrivée Sam, juste indescriptible, suffisamment spontanée et naturelle pour donner au jeune séducteur l’envie de s’engager et de promettre.

Très vite, le tourbillon l'emporte, il le laisse faire juste ému : devenir père rapidement, rire et pleurer parfois, s’essouffler un peu, se lasser soudain, s’enfuir vite, soupeser une fois une seule et regretter éternellement. Puis, le typhon devient siphon de lavabo. Le mouvement est aussi circulaire mais la métaphore est moins glamour, sa vie nauséabonde tourne et lui donne la nausée. Le regret, ce truc collant et misérable qui s’accroche, avec les années occupe une place importante, il s’étire même parfois mais Jules sait contrecarrer les souvenirs qui le blessent, il les camoufle derrière un boulot envahissant, une joie de vivre trompeuse, un sourire communicatif et des femmes toujours plus nombreuses qui partagent son lit. Mais il n’est pas rempli lui. Désormais sa vie et son cœur refusent d’être morcelés, ils sont d’un tenant, solidement enchaînés par ses soins et il est le seul à en détenir les clefs.

Beaucoup se seraient contentés de cette vie finalement.  Des regrets qui n’en dissimule pas ? Nombreux sont ceux qui clament haut et fort leur ni remords, ni regrets, telle une devise : ils mentent. Jules le croit, un jour il s’emploie à faire table rase et à changer l’ordre des choses parce qu’il n’est pas de ce bois-là. En effet, il n’est plus de ceux qui taisent et laissent le temps s’écouler comme le sable entre les doigts. Il vire les blondes, les rousses et les brunes qui constellent son quotidien, il travaille moins et met entre parenthèses ses priorités futiles et anciennes. Il rétablit le contact avec son père et s’en félicite ; il s’enivre du regard caressant de sa mère qui aime sa maturité et son nouvel entrain pour être bien. Revigoré, le voilà qu’il met tout en œuvre pour partager à nouveau les jeunes années de son fils et passer des après-midi entiers à jouer au ballon, à se laisser envahir par les rires de pleine gorge, à boire de la grenadine à l’eau pour avoir droit lui aussi à une moustache. Mais surtout c’est la paix avec Sam, celle qui aurait pu être Celle, celle qui aurait dû l’être, il ose enfin la prendre dans ses bras pour la remercier et s’excuser  tout bas. Il accepte ses sentiments et ses sensations et s’ouvre un peu plus ne laissant pas la jeune femme indifférente.

 

Trois mois tout ronds pour reprendre sa vie en main, pour lui infliger sans lui demander son avis le quart de tour nécessaire qui donne du sens. Seulement quatre-vingt-dix jours pour mettre ses tripes à l’air, pour concrétiser des projets et réussir. Une poignée d’heures en fait pour retrouver le goût de vivre, pour ouvrir le domaine du possible. Quelques minutes pour en profiter pleinement, pour sentir combien c’est bon de tenir entre ses mains tout ce qui fait qu’on est bien, comprendre que la plénitude n’est pas le but à atteindre mais le chemin emprunté…

 

Une seconde au final pour voir tout partir en fumée. Elle est là la grande misère de la vie. La félicité fait place à la mort injuste, injustifiée, injustifiable. Jules meurt, fauché par une voiture en allant chercher du pain. Banalité stupide et pathétique.

 

***

 

« Quel est le deal ?

-         Tu choisis d’oublier le moment de ta mort et tu acceptes de vivre dans l’angoisse de celle-ci. Les derniers jours la précédant, tu mettras tout en œuvre pour saisir tout ce qui t’a toujours échappé. Tu reviendras à l’essentiel et tu deviendras clairvoyant.

-         Pourquoi la date est-elle si floue. Elle change tout le temps ?

-         Est-ce important ? 

-         Le jeu est un peu cruel, non ?

-         Juste ironique. »

 

 

lalalala du moment

le 09/07/2008 à 12h59

Le goût du citron

 

 

Le citron saigne assidûment de la sève acidulée
Ce n'est pas vraiment sucré mais c'est loin d'être salé
C'est soudainement que l'on salive et que l'on comprend ce que c'est
Lorsque je suis sur tes lèvres je retrouve ce goût secret

Ne me dis pas que c'est noël, sinon je ne saurais céder
À la tentation qui me crève, à cette envie de posséder

La vie n'est faite qu'en fait de petits goûts accumulés
Là tout au fond de notre tête et l'on ne peut les décrocher
La vie n'est faite qu'en fait de petits goûts dissimulés
Là tout au fond de notre tête et l'on ne peut s'en débarrasser

Les saisons sont tristes souvent
Les jours se suivent et se ressemblent
On dissimule nos souffrances
Par peur de ne pas résister
Aux sentiments qui nous tourmentent
Aux envies de s'éliminer
Alors on essaie de sourire
De nettoyer nos souvenirs

Et l'on se remet assez vite, survivre n'est pas si sorcier
Et l'on retrouve le goût de vivre, du moins pour la matinée

La vie n'est faite qu'en fait de petits goûts accumulés
Là tout au fond de notre tête et l'on ne peut s’en séparer
La vie n'est faite qu'en fait de petits goûts accumulés
Là tout au fond de notre tête et l'on ne peut s'en débarrasser

 

 

MICKEY 3D

Bah écoute ça, tu pourras lire après…

 

***

 

Un fauteuil en cuir brun et ancien, trône au tiers de la pièce. Il craquelle aux accoudoirs, montrant ainsi qu’on se soucie peu de sa santé et qu’on le malmène parce qu’on l’aime. Il pourrait raconter une multitude de choses, il a été, est et sera le témoin privilégié de la vie de Sam. Jamais elle ne s’en séparera, elle l’aime trop. Il sait tout, le premier câlin avec Jules et les suivants, la mort de Nino et le chagrin, la lecture passionnée et passionnante de ‘La Dame aux camélias’ ou de ‘Belle du Seigneur’ les jambes sur le dossier et la tête en bas, les capiteux parfums des verres de vin dégustés entre ses bras...

La porte du salon s’ouvre lentement, elle entre, une coupe entre les mains. Elle s’avance près de la porte fenêtre et pour lutter contre les assauts du soleil encore bien présents, elle met les volets en espagnolette, puis s’installe sur le fauteuil. Le contact l’apaise, elle se recroqueville un instant et hume l’odeur qu’elle aime tant. La journée a été longue, elle pensait ne jamais la voir s’achever. Elle fixe avec intensité le verre de vin qu’elle a posé sur la table basse et décide de s’en saisir. Sitôt, elle s’amuse à faire tourner le liquide dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. L’instant d’après, ses lèvres se déposent sur le rebord, les dents suivies de la langue goûtent et donnent l’autorisation : le liquide visite la bouche, réchauffe la gorge, puis illumine le cœur, un peu.

Un instant de plaisir intime et fugace qui lui appartient depuis qu’il réside en un coin de sa tête. Elle se souvient toujours rituellement des mots de Beaumarchais qui pensait que ce qui nous distinguait des bêtes était de boire sans soif et de faire l’amour ; elle sourit en sirotant. Sauf que le plaisir passé est bien trop bref, des frissons l’envahissent à nouveau mais ceux-là la répugnent. L’alcool ne suffit pas, sa chaleur est éphémère lorsqu’il fait froid dedans. La jeune femme étend le bras et saisit sa petite couverture en polair, la même qui la réchauffe devant la télévision en hiver, elle s’en enveloppe intégralement et ferme les yeux. Marc ne viendra pas ce soir, elle a prétexté un dîner pour la deuxième fois cette semaine. Il n’a rien dit, il a juste sourcillé sans l’interroger, il sait que quelque chose coince mais il accepte qu’elle fasse le vide. Elle sait qu’il l’aime toute entière et qu’il lutte pour ne pas l’entourer de ses bras, ses yeux ne mentent pas ; elle se fera pardonner mais plus tard quand l’étreinte de son ami n’aura plus l’air d’étau.

Des frissons et la peur d’avoir malencontreusement égaré sa colère… Plus qu’un péché, une alliée qui donne souvent l’énergie nécessaire pour combattre et enrayer la tristesse. Sam dissimule ses maux et tient les gens à distance. Jusqu’à quand ? La douleur lamine son cœur, menaçant son précieux camouflage. Qu’y a-t-il après la colère ? L’apaisement ou la déraison ? Un constat qui lui glace le bas des reins, tant et si bien qu’elle décide de s’en aller se servir une autre coupe.

Au tiers de la pièce, le fier fauteuil en cuir accuse le coup, il pense craqueler davantage ce soir : l’eau salée érode ses accoudoirs.

 

version (wow!) de keziah jones

le 25/06/2008 à 10h34

All Along the Watchtower

“There must be some kind of way out of here,”
Said the joker to the thief.
“There's too much confusion,
I can't get no relief.
Businessmen, they drink my wine,
Plowmen dig my earth.
None of them along the line
Know what any of it is worth.”
“No reason to get excited,”
The thief he kindly spoke.
“There are many here among us
Who feel that life is but a joke.
But you and I, we've been through that,
And this is not our fate.
So let us not talk falsely now,
The hour is getting late.”
All along the watchtower,
Princes kept the view,
While all the women came and went —
Barefoot servants too.
Outside in the cold distance,
A wildcat did growl.
Two riders were approaching, and
The wind began to howl.

BOB DYLAN


"Il doit y avoir un moyen de sortir d'ici", dit le bouffon au voleur,
"Il règne une trop grande confusion, je ne ressens aucun soulagement.
Les hommes d'affaires boivent mon vin, les laboureurs creusent ma terre,
Personne à l'horizon ne sait ce que tout cela vaut."
"Aucune raison de s'énerver", répondit gentiment le voleur,
"Beaucoup ici parmi nous pensent que la vie n'est qu'une farce.
Mais, toi et moi, nous sommes passés par là, et ce n'est pas notre destin,
Alors, ne parlons plus à tort maintenant, il commence à se faire tard."
Tout au long de la tour de guet, les princes continuaient à regarder
Tandis que toutes les femmes allaient et venaient, les serviteurs aux pieds nus, aussi.
Dehors au loin un chat sauvage gronda,
Deux cavaliers approchaient, le vent commença à hurler.

;)

le 11/06/2008 à 10h09

HUMMING   

 

Closer,
No hesitation,
Give me,
All that you have.

And it's been so long,
That I can't explain
And it's been so long,
Right now,so wrong.

Naked,
My thoughts are creeping,
Too late,
The show has begun.

'Cause it's been so long,
That I can't confess,
And it's been so long,
Right now so wrong.

Is it all as it seems
So unresolved, so unredeemed,
If I remain, how will I know.

'Cause it's been so long,
That I can't be sure,
And it's been so wrong,
Right now, so wrong.

PORTISHEAD

Sur un banc...

le 08/06/2008 à 14h58
Une jeune femme frêle, descend d’un pas mal assuré la rue des heures perdues. Les traits tirés, les cheveux ternes attachés, les vêtements trop sombres, larges et traînants mentionnent à grands cris un état intérieur précaire, une souffrance cuisante tellement profonde et douloureuse que le cerveau, par instinct de survie, l’a reléguée au fond bien au fond avec toutes les sensations. La jeune femme est transparente, presque immatérielle, le résidu de pluie sur les pavées ne reflète rien, elle passe inaperçue au milieu des quelques piétons qui constellent la vieille rue. Les visages l’évitent, trop affairés, ils rient à leur portable, fondent leur regard dans l’être aimé, scrutent leur montre, serrent leur manteau à la gorge pour contrer le froid.

L’héroïne, semblable à certains êtres très malheureux, a une constance ironique qui l’aide à mettre un pied devant l’autre, une sorte d’idée fixe qui lui sert d’instinct de survie. Un petit quelque chose qui l’empêche de sombrer et la fait avancer, tout en avouant de manière grinçante qu’il ne faut pas espérer de rémission. Ce petit rien ténu, elle le serre entre ses poings. Voilà qu’encore grâce à lui, elle gravit la dernière rue avant d’emprunter le chemin qui propose de partir à l’assaut de l’oppidum. Ce n’est pourtant pas ce qu’elle choisit de faire aujourd’hui. Elle entre dans le parc et se laisse tomber sur le banc en bois, celui qui est stratégiquement installé entre la fontaine et la vue imprenable sur le village. Elle caresse sur le dossier, le cœur sculpté qu’elle connaît bien et en devine, causées par le temps qui passe, les moindres interstices. Autour d’elle, vivent trois enfants bouillonnants, endiablés et une maman sereine à moitié plongée dans un bouquin épais. Des rires cristallins qui réveilleraient un mort, une joie débordante et des regards bienveillants qui lui mordent le cœur, elle sait que même s’il est silencieux et affaibli, son palpitant n’est pas mort. Pas encore. Elle se recroqueville soudain pour s’empêcher de s’étioler davantage et embrasse solidement ses genoux, elle inspire un grand coup s’efforçant désespérément d’emmagasiner un peu de vie chez ses gens qui en ont tant.

La voilà désormais, sa condition terrible, être à la frontière de la vie et de la mort et traîner chaque jour sa misérable enveloppe. Son existence ruisselle entre ses doigts, la contraignant de partir en quête d’un plaisir fugace qui lui donnera un énième soupçon de vie. Elle redoute l’après depuis le début. Les bonheurs du quotidien sont une peau de chagrin qui rétrécit de jour en jour, elle se les énumère : plonger ses mains dans le sable et le laisser s’écouler entre ses doigts, laisser son cœur se réchauffer lovée dans les rochers, sentir les embruns caresser les narines assise sur la jetée, marcher les pieds nus dans les coquelicots très tôt le matin, faire un vœu puis souffler les aigrettes des boules d’akènes et les regarder s’envoler, sentir respirer les oliviers en les enlaçant très fort, se laisser bercer par des rires d’enfants…

Elle réalise qu’elle est au bout, la peur l’étreint tout à fait l’espace d’un instant. Le chagrin tant réfréné s’emploie soudain à la balayer. Une larme puis deux s’échappent et roulent le long de sa joue, elle sanglote déjà tout bas. Lorsque les pleurs deviennent plus abondants la mère et les enfants effrayés quittent le parc la laissant en proie à un flot terrible.

Seule sur un banc, les émotions qui la trahissent la traduisent lui rappelant que sous le vernis elle existe.

 

Debray & plastique

le 25/05/2008 à 14h27

Je ne suis jamais là où il faut, au moment où il faut. Ce n’est pas un regret juste ce qui se dit de moi, depuis le 18 mai c’est devenu ce qui me définit. Un événement fâcheux a authentifié mon étiquette à 21h13 précises : ce jour-là, je suis mort. Non pas de frayeur ou de rire comme certain pourrait l’entendre, juste mort.

« Il a eu une belle vie, a dit Duval, oui une belle vie » a renchéri Gauthier. Au crématorium, c’est par des collègues de boulot, des cons que l’on a résumé ma vie. Quelques mots anodins pour simplifier ce qu’a été mon existence. Je crois que je méritais mieux. Je n’aime pas les omissions lexicales, j’ai 32 ans et ma fin, je ne la souhaitais pas si tôt. Sauf qu’aujourd’hui, je suis là, dans la ouate, la chaleur et la pénombre et que je suis mort.

La petite sauterie après cuisson a été très émouvante, si j’avais été vivant, je crois que j’aurai versé ma larme. Les amis étaient là, pour la plupart, je ne les avais pas revus depuis 15 ans. Duval, Gauthier, Sanchez de l’informatique et Hébert des ressources humaines et les autres blaguaient l’œil sec. Eve, ma femme toute de noir vêtue, très chic - ceci dit, on ne peut lui enlever cette qualité, elle a toujours eu un goût remarquable - et le teint frais faisait circuler la pizza; Liliane, ma maîtresse, égale à elle-même, la mine déconfite et le rimmel coulant dodelinait de la tête, sa main posée sur le coeur. Elle partageait une coupe avec mon père, aussi raide et taciturne qu’à l’accoutumée. Quelques voisins - vraisemblablement parce qu’ils avaient vu de la lumière - se tenaient au fond de la salle, ils se plaisaient à raconter des anecdotes dont je n’étais même pas le héros. Xavier, mon frère que je cherchais avec instance brillait par son absence, j’aurais quand même aimé qu’il raccourcisse ses vacances à Bali : ce n’est pas tous les jours que l’on me rend les derniers honneurs. Je contemplais, assis sur le rebord de la cheminée, tout ce beau monde, stupéfait par le cœur sec des uns et celui trop imbibé des autres. Décidemment, tous étaient des égoïstes centrés sur eux alors que c’était quand même moi qui étais mort.

Je suis le numéro 1 de l’écuelle en plastique à trous chauffants. Enfin non, en fait, c’est mon père, mais à force de courage, de persévérance et de finesse, je l’ai convaincu de m’en donner la direction, il y a quelques mois. Il m’a loué sa chaire me mettant au défi. Mon père est ainsi, je n’ai pas sa confiance, je dois la gagner même si je sais que je continue à ses yeux d’être un bon à rien. Toutefois, je suis fier, j’ai bien failli gagner, j’aurai pu révolutionner le monde des écuelles en plastique, si j’avais pu aller au bout de mon mandat. Depuis le vieux a repris les rênes, bien content de m’avoir évincé finalement. J’ai toujours couru après la reconnaissance de mon père, mais aujourd’hui je n’ai rien à lui dire. Je sais juste qu’il est sec et que je ne l’aime pas. Mais, plus rien n’a d’importance depuis que je suis mort.

Ma femme Eve, est belle, intelligente et nous entretenons avec classe un couple social. L’amour a fait place aux ressentiments, aux reproches, très tôt, la seule chose aujourd’hui qu’elle tolère chez moi, c’est la profondeur de mon compte en banque. Je me demande souvent pourquoi je l’ai épousée, je crois que c’est parce qu’elle est une vitrine extraordinaire. Aux yeux des autres, nous sommes parfaits. Mais, elle n’a jamais voulu d’enfant, parce que je ne le lui ai jamais demandé, m’a-t-elle déclaré une fois. Elle ne m’a jamais aimé sans doute pour les mêmes raisons, lui avais-je répliqué. Eve est comme ça, il faut lui demander les choses et elle doit consentir. Tout de suite, je brûle d’envie qu’elle me voit, non pas pour tenter de me racheter et d’éclaircir certains points obscurs de notre mariage, vivant je n’avais rien à lui dire, il ne faut pas croire que la mort résout tout. Mais, si elle me voyait, elle aurait la frousse, je la connais bien. Je m’imagine bien apparaître les yeux révulsés et planant au milieu de la salle à manger, puis entreprendre de la suivre partout sans dire un mot pendant des heures. Oui, elle serait terrifiée, je dois dire que mon plaisir serait infini. Mais je sais que je n’éprouve plus de plaisir depuis que je suis mort.

Ma secrétaire m’est dévouée. J’ai eu une aventure avec elle, il y a de cela deux ans. Je ne touchais plus Eve depuis des mois et  Liliane était là. Oh, elle n’est pas franchement belle, mais elle était disponible. Cela m’a suffi, un temps, puis nous avons rompu et aujourd’hui, nous ne couchons ensemble qu’occasionnellement. Tous les vendredis soirs en fait, parce que mon emploi du temps est serré depuis que je suis à la tête de l’entreprise. J’aurais pu avoir envie de me manifester et lui parler, mais à bien y réfléchir, je ne suis pas essentiel dans sa vie. En ce vendredi 23, je la vois heureuse dans les bras de mon père parce que je n’étais qu’une parenthèse pratique. Je suis interchangeable depuis que je suis mort.

La mort c’est merdique, voilà quels auraient été mes mots, il y a quelques jours. On vous arrache à ceux qui vous aiment, la plupart du temps sans demander votre avis et vous vous retrouvez ici. L’endroit est indéfinissable, les sensations y ont disparu, les sentiments s’amoindrissent, l’inanité vous définit. Les couleurs s’estompent, la moiteur, la passion, les odeurs, tout ce qui m’était essentiel s’est évanoui. Je crois qu’ici c’est un repère de dépressifs où le rien et le vide font la loi. C’est triste d’être mort.

Les vivants entretiennent la mémoire, donc un semblant d’existence mais quand ils ne pensent pas que deviennent les défunts ? Ma femme ne gardera de moi que mon compte en banque jusqu’à ce qu’elle le dilapide et trouve un nouveau pigeon, mon père qui n’a jamais eu de fils de 32 ans, prend ma place et console ma secrétaire, mes collègues et mes amis m’ont déjà évacué pour reprendre leur quotidien. Les souvenirs des vivants réchauffent les morts, l’indifférence les tue. Et pourtant je suis déjà mort…

Et pas de la plus belle façon en plus ! Mercredi, j’observais le soleil couchant à la fenêtre de mon bureau. J’étais monté sur mon siège pour me donner cette douce sensation de liberté et je me disais la poitrine à l’extérieur : « Tu vois Antoine, si tu le voulais, tu pourrais sauter, c’est toi qui mène la barque, c’est toi qui comm… » Et quelqu’un m’a poussé, rompant ma réflexion. L’instant précédant ma mort fut infini, la rage et la douleur se sont emparées de moi, puis tout s’est suspendu et je suis mort.

Sanchez ? Eva ? Papa ? Qu’importe. Mais même mon lâche assassin ne me donne pas d’existence ! Je ne sens ni ses remords, ni son repentir. Les gens n’ont-ils donc aucun sentiment ? Dis, toi, tu ne me connais pas, mais j’ai l’espoir, que le souvenir de cette conversation fera naître autre chose que de l’impassibilité. Ce n’est pas commun de discuter avec un mort.

 

Fred se réveille, le souffle coupé et balaye sa chambre du regard. Tout semblait si réel. Il se lève précipitamment et court récupérer sur la pile de la table basse le journal de mercredi. Il tourne les pages fébrilement puis lis à voix basse les lignes suivantes : La communauté des écuelles en caoutchouc est en deuil, Antoine Debray, le PDG des entreprises ‘Debray et plastique’ a trébuché de son fauteuil. Il a fait une chute de sept étages et il est mort sur le coup.

 

 

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